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Nom du blog :
clameurs
Description du blog :
atelier du samedi après-midi, 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
05.05.2008
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90 Textes hors atelier

François : Texte hors atelier

Posté le 25.03.2008 par clameurs
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Mathias Grünewald – La crucifixion du musée de Bâle
(exposition « Grünewald und seine Zeit » à Karlsruhe)

Un ciel du noir le plus profond que puisse rêver la nuit, envahit le tableau. Le corps torturé du Christ, blafard et lumineux à la fois, parsemé de dizaines de marques de blessures d’épines, s’élève comme dans un envol brisé net, au-dessus de cinq personnages, Marie, deux saintes femmes, Jean et un lansquenet. Sous l’inscription INRI la tête est penchée sur l’épaule droite, pas réellement pendante. La bouche est entr’ouverte, le visage d’une extrême lassitude.
A ses pieds, deux femmes : l’une prosternée semble immergée dans une lamentation sans fin. Son dos s’arrondit dans un mouvement pendulaire. Son visage s’approche puis s’éloigne de ses mains qu’elle tord, sans plus de conscience de cette grande étoffe blanche qui lui couvre la tête et retombe en lourds plis sur ses poignets. L’autre (Marie-Madeleine ?) tourne son visage vers le Christ dans une fiévreuse extase, bouche ouverte, yeux révulsés, enserrant convulsivement le pied de la croix.
A la droite du tableau, un peu derrière Jean, se dresse un lansquenet barbu en armure, le buste légèrement incliné vers l’arrière faisant ressortir la poitrine (fièrement ?) bombée. Une longue épée pend à son côté gauche derrière la lance qu’il tient fermement. Le bras droit est haut levé, les doigts de la main sortant du gantelet pointent vers le ciel, ou plutôt vers le sommet de la croix désignant l’ensemble de la scène scandaleuse. Et entre son casque et sa main (mais il faut s’approcher, aiguiser son regard pour distinguer, puis lire l’inscription) le peintre a écrit la fulgurante révélation : « Vere Filius Dei Erat Ille ».
Jean drapé dans un ample manteau rouge à revers blanc croise douloureusement les doigts. Sa tête proche de la cuisse du crucifié n’est pas tournée vers lui. Son regard est lointain, tant il est perdu dans son désespoir. La bouche est tordue, les cheveux tombent raides, sans soins.
A gauche isolée dans sa douleur, se tient Marie, toute petite, entièrement couverte d’un manteau d’un bleu noir presqu’aussi ténébreux que le ciel, qui retombe sans aucun pli jusqu’au sol, aussi figé que l’effarement de celle qui le porte. Son visage ne se tord pas, ne grimace pas, il est simplement d’une tristesse infinie. Du manteau seules émergent les mains, la gauche, au pouce nerveusement tendu, contractée sur la droite.
Sur la croix, les bras démesurément longs aboutissent aux mains, paumes ouvertes transpercées de clous noirs qui ont fait fléchir les doigts crispés sur ces fruits incongrus.
Derrière la scène indécente, se devine un paysage d’une extrême simplicité : une prairie d’un vert sombrement lumineux traversée d’une vallée brune où l’on distingue deux petites taches : arbrisseaux ou silhouettes de spectateurs de l’ignoble spectacle en train de s’éloigner ?
Le groupe des trois femmes est organisé en triangle, chacune ayant une direction, une position très différente de celle des autres. Deux sont à genoux, mais l’une redressée, exvertie, que l’on sent fortement cambrée, l’autre repliée, convexe, invertie. Et Marie toute droite.
Les trois hommes verticaux, presque parallèles, très différenciés par la position des bras et la teinte générale de leur costume ou absence de costume : manteau magnifiquement simple de Jean, rouge et blanc, armure grise aux miroitants reflets du lansquenet, beige blafard, presqu’ivoire, le corps brutalement éclairé du Christ.
Le linge qui entoure ses hanches et couvre son sexe n’est pas artistiquement noué et enroulé, il ne flotte pas délicatement au vent comme sur la plupart des gravures ou tableaux contemporains. C’est un haillon déchiré, de toile grossière, aux bords déchiquetés dont des lambeaux pendouillent le long de la cuisse et entre les jambes.
Jamais à cette époque ne s’est-on plus éloigné du « beau » pour décrire l’absolue souffrance.
Karlsruhe - Chatou, mars 2008
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Ariane : Texte personnel

Posté le 15.03.2008 par clameurs
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La glycine

Un soir d’un mois de novembre,
Comme souvent les mois de novembre, ciel de traîne, gris sans fin et nuages qui n’en finissent pas de s’étirer. La maison est là, seule, délaissée, inoccupée, vide de toute âme ; ceux d’avant sont sans doute partis, disparus, au bout du monde, séparés, exilés dans un ailleurs qui est le leur. Ceux d’avant, ceux qui ont vécu là, dans ces murs là. La maison est vide et somme toute un peu sinistre.
Mathilde devant ce décor insolite observe les murs, plus très frais, et très décrépis, murs qu’il faudra sûrement ravaler un de ces jours. Toit un peu pentu sur lequel l’été doit fleurir de la glycine ou du lierre… mais non se dit elle le lierre ne meurt jamais. Le lierre, il change de couleur l’automne mais il reste toujours là, le lierre il est jaune et ocre, orange, rouge mais il ne tombe jamais. Donc c’est sûrement de la glycine puisque aujourd’hui, en ce mois de novembre, 17 novembre exactement, il n’y a plus rien sur les murs de la maison, rien que des traces de quelque chose qui sûrement refleurira un jour, peut être refleurira un jour. Mathilde sourit et se dit qu’elle est vraiment un peu stupide. Le lierre, lui, serait là, pas la glycine qui meurt et ressuscite chaque année. Elle se rappelle alors ce printemps là, plein de glycine mais si loin à présent. Celui d’avant tout cela, celui d’avant cette vie-là. Mathilde, très jolie, cheveux d’or sous la pluie, imperméable fermé à la ceinture, bottes en cuir noir – un sourire qu’elle affiche, imperturbable, un peu triste.
Mathilde voit la glycine descendre le long du toit et remarque l’auvent, juste devant la terrasse qu’elle imagine inondée de soleil certains soirs d’été - tomates mozzarella et vin blanc qui coule au fond de la gorge, air d’accordéon un peu ringard dans le lointain et éclats de rire, il doit sûrement y avoir un barbecue quelque part - elle est plantée là, tout à fait placide, attendant que l’agent immobilier chargé de faire visiter la maison ouvre les portes. A côté d’elle, un homme, qui se fout éperdument de la glycine et encore plus du lierre, et qui attend sous la pluie que ce type vêtu en costard cravate tout à fait ridicule se décide à les faire entrer. Un homme, très beau dans sa prestance, bien plus âgé que Mathilde, costume soigné et chaussures cirées, avec son portable à la main qui ne cesse de sonner et de lui rappeler que la réalité est là, toujours là. L’homme accroché au portable qui ne cesse d’écouter on ne sait quel discours et Mathilde qui n’entend rien. Elle ne voit que la maison et la glycine qui tombe sur l’auvent.

Elle est, enfin, entrée dans la maison, devançant l’homme toujours cloué à son téléphone – elle est entrée dans la maison un peu comme on rentre dans une église, et le signe de croix qu’elle n’a pas fait n’était plus très loin. Ses bottes de cuir ont fait sur le sol un bruit étrange, elles étaient trempées de pluie. Elles ont laissé des traces d’eau sur le sol carrelé.
Mathilde a desserré la ceinture de son imperméable beige parce qu’elle commençait à avoir chaud et a remis en arrière ses cheveux trop humides. Elle n’a plus rien dit, plus parlé, son sourire a disparu. Elle a traversé les pièces, les unes après les autres, sans aucun bruit et parfois en soupirant, caressant presque amoureusement les murs environnant. L’homme la suivait, et ne dialoguait que derrière son portable qu’il ne lâchait jamais, jetant un coup d’œil parfaitement indifférent sur le décor dont il semblait se foutre éperdument. Elle a continué son chemin, seule dans ce monde inconnu et soudain, magiquement lui sont apparus des visages qu’elle ne connaissait pas, sortes de fantômes surgis du néant. Rires d’enfants dans le salon et chamailleries sans fin, anniversaires et bougies soufflées dans la cuisine au rythme des années qui passent, chambres d’adultes remplies de murmures et de mots d’amour. Et puis, la vie qui trace, qui continue son chemin, enfants qui s’en vont et parents un peu seuls, larmes, et tant de nostalgie. Séparations peut être trop compliquées pour être dites et une immense mélancolie. La vie face à elle et la mort plus très loin, et la peur si près d’elle. Mathilde dans la maison trop vide a touché chaque pierre ce soir de novembre, et les murs se sont l’un après l’autre écroulés. Elle a vu la glycine mourir et le toit si pentu s’effondrer - le vin blanc sec devenir amer au fond de sa gorge et le soleil d’été s’effilocher lentement, la terrasse a disparu.

Lorsqu’elle s’est trouvée dans la dernières pièce, celle qui aurait pu recéler ses trésors, ses désirs, ses souvenirs, celle où on met tout pour l’éternité, ses bottes sur le carrelage ont soudainement claqué violemment, et l’homme derrière elle a sursauté et rangé son portable dans sa poche. Le silence est tombé d’un seul coup. Mathilde, alors que la pluie claquait sur les fenêtres, au milieu de cette pièce nue de toute âme, s’est mise à pleurer lentement, sans bruit, son regard posé sur la dernière fenêtre, celle face au jardin. L’homme n’a pas bougé. Les fantômes du passé se sont volatilisés.
Mathilde n’a pas eu le temps d’imaginer où elle pourrait poser sa vie, dans cette maison si désolée et si solitaire. L’homme près d’elle n’imaginait plus rien, n’avait jamais rien imaginé. Il ne cessait de dire que la pluie avait abîmé son costume, qu’il était temps de rentrer et qu’il lui faudrait encore retourner au pressing.

Mathilde est passée devant la cuisine où elle aurait pu mettre son frigo. Elle a entendu une nouvelle fois ces goûters fabuleux, d’avant elle, d’avant eux, d’avant les enfants qui n’étaient pas les siens. L’agent immobilier attendait devant la porte restée entrouverte, l’air morose et un peu exaspéré. Mathilde est ressortie, lèvres serrées, l’imperméable à présent totalement ouvert sur sa jupe noire et ses bottes en cuir, les yeux sans larmes. Elle a touché la dernière pierre juste sous le toit avant que la porte ne se referme sur ses rêves impossibles. Elle est restée là, face à la maison et à la glycine envolée. L’homme avec son costume trempé et son portable enfin calmé. Et l’agent immobilier raide et à présent, vraiment très énervé. Elle est restée là.

Et s’est dirigée, ses bottes sur les dalles de l’allée, vers sa voiture garée au bout de l’allée. Et tout s’est évaporé.
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Kristina : Texte hors atelier

Posté le 11.03.2008 par clameurs
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Feuilles volantes

Ecrites à la main ou tapées à la machine, nous sommes bien là, nous, les feuilles : noircies d’encre et abandonnées ça et là, dans un coin de l’appartement !
Mais qu’avons-nous mérité à être ainsi délaissées, jonchant misérablement sur le sol et condamnées à une bien morne existence ? La fatigue ; la routine ; le trop noirci ; le trop plein d’émotions rentrées, étouffées, ou bien encore jetées à la figure sur du papier bleu…
Soit ! Que nous soyons à même le sol ou que nous virevoltions partout dans l’appartement, nous n’avons cure de l’omniprésence de ce monstre ! Quel mastodonte ! Il trône maintenant dans l’appartement, phagocytant le moindre instant de disponibilité de notre hôte. Il a beau dévorer le monde de ses pixels, nous, les feuilles, tenons bon et ne nous laissons pas avaler si facilement ! Tout juste quelque prétention à déborder, à envahir de temps à autre l’espace dans ses moindres recoins, sans une once de bruit.

Nous, les feuilles, sommes bien là pour rassurer…
Voyez donc cette empreinte figurer au bas de l’une d’entre nous, cette jolie signature sous forme d’arabesque, sans compter ces quelques mots couchés d’un seul trait, ces mêmes mots qui se veulent définitifs et relancent toujours la même question, vitale et parfois teintée d’inquiétude : J’existe, n’est-ce pas ? Est-ce bien moi, ma signature, mon identité, l’expression d’émotions qui me sont propres, même si parfois ces dernières sont entremêlées de crachats ?
A quoi bon nous mettre en boîte, nous les feuilles, tant nous rassurons par le simple fait d’être là, présentes ? Que ce soit à l’état pur ou bien griffonnées dans tous les sens, nous recevons pêle-mêle toutes les émotions, absorbant la moindre contrariété ou regorgeant de trésors.
Telle est notre vocation ; nous supportons tout, envers et contre tout, nous résistons aux rythmes effrénés ou volatiles que subissent nos chères têtes pensantes ; n’avons-nous pas supporté avec sérénité la plume délicieusement plongée dans l’encre noire toutes ces années durant qui ont suivi l’apprentissage de l’écriture au stylo à encre, sous l’œil patient du maître d’école ? Alors, pourquoi cela s’envolerait-il au profit d’un mastodonte trônant dans le salon, tel un sphinx bien campé sur ses quatre ergots ?

A force de joncher au sol, nous ne recevons, hélas, plus aucune considération.
Si seulement nous pouvions détacher l’encre et nous inscrire toutes seules dans un compartiment du salon ou flasher dans la tête de notre hôte. Pourquoi faut-il toujours que nous soyons considérées comme une tâche lourde, fastidieuse, encombrante, alors que tant d’émotions transitent par nous ? Quelle jouissance assurément procurons nous et avec quelle fébrilité nous laissons-nous noircir, pour voir accoucher quelque émotion enfouie jusque là dans les tréfonds. Nous nous épanchons facilement sur une âme esseulée, nous savons combler un vide, nous savons vider un « trop plein », quitte à devenir de temps à autre le bras armé de nos têtes pensantes.... Alors pourquoi nous délaisser à ce point avec toutes ces joies et émotions jetées pêle-mêle, à même le sol ? A quoi bon nous chahuter ainsi, si ce n’est pour masquer aux rares invités un trop plein de spleen …

En un éclair, nous nous retrouvâmes triées d’un seul coup, échappant ainsi à notre morne existence et retrouvant avec sérénité notre raison d’exister : Etre « passeur » de toute une vie, où chacun se sente libre de saisir un coin de feuille noirci à l’encre, fébrilement ou rageusement, l’espace d’un instant.
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François : Poème hors atelier

Posté le 18.02.2008 par clameurs
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A Amsterdam

A Amsterdam, on voit des Madonnas,
On voit des Christs,
On voit des Christs au bras des Madonnas.

A Amsterdam, on voit des canaux,
On voit des cyclistes,
On voit des cyclistes au fond des canaux.

A Amsterdam, on voit des princes,
On voit des putains
On voit des princes au pied des putains.

A Amsterdam, on voit des papous,
On voit des tatouées
On voit des papous qui tatouent.

A Amsterdam, on voit des mannequins,
On voit des culs d’jatte
On voit des culs d’jatte porter des mannequins.

A Amsterdam, on voit des sacs à dos,
On voit des talons hauts,
On voit des sacs à dos sur des talons hauts.

A Amsterdam, on voit des dames,
On voit des dames,
On voit des dames et puis des dames.


. Amsterdam, 25 août 2007
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Thérèse : Texte hors atelier

Posté le 21.12.2007 par clameurs
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La balançoire

Une balançoire toute simple : un cadre métallique dont la peinture s’écaille, deux crochets, deux cordes et une planchette en bois. Il y a aussi un prunier aux branches assez hautes.
Se lancer, de plus en plus vite, de plus en plus haut. Etre grisée par l’air tout autour du corps, sur le visage, les oreilles, dans les cheveux. Mais ne pas oublier le but du jeu : tendre les jambes, pointer un pied de plus en plus aigu, effleurer une puis deux feuilles, tordre enfin le feuillage, le casser presque ! Et tout le temps de l’envol, faire confiance… faire confiance aux deux frères accrochés au cadre qui amorce, lui aussi, un envol hors de terre.
Je peux aussi, gardant la pointe des pieds au sol, tourner, tourner, tourner tant que les deux cordes ne font plus qu’une seule liane qui m’enserre. C’est à peine si je touche le sol sur l’extrême pointe des pieds. Puis, tout à coup, je lâche ce dernier contact avec la terre. Cela commence à tourner, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, de plus en plus fort, à en perdre tout contrôle ! Je m’agrippe aux cordes tourbillonnantes ; les arbres, la maison, les frères sont lancés dans une ronde effrénée qui m’affole. J’ai mal au cœur, je crie ! Peu à peu cela ralentit, quelques tours en sens inverse, une secousse, une saccade, et tout s’arrête.
«A moi, à moi, c’est mon tour, descends, vite… !» Ils en ont de bonnes, les frères : je suis encore toute étourdie, mon cœur bat très fort, mes doigts crispés se desserrent difficilement… Au suivant !
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Thérèse : Texte hors atelier

Posté le 21.12.2007 par clameurs
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MELSETTA

Melsetta, bonjour. Cela fait si longtemps !
Petite maison sans prétention, dans un village sans caractère, quelque part dans le Kent au sud-est de Londres.
Nous entrions par un portail en bois. A droite, un taillis tout en fouillis, à gauche, la haie pimpante des voisins. Puis, nous te découvrions. Je peine à te décrire, cela fait si longtemps et puis rien n’attirait particulièrement le regard. Tu étais légèrement tapie en contrebas, un peu écrasée par ta toiture brune. Pourquoi brune ? Je ne sais pas ! Sombre, en tout cas.
Nous n’entrions jamais par la porte principale («the front door» disent les Anglais). Celle-ci n’avait rien d’accueillant, brune et sombre, elle aussi, cachée dans le fond d’un porche bas.
Nous faisions souvent une pause pour inspecter l’intérieur d’un vieux garde-manger dont les grandes personnes nous avaient laissé l’usage. Nous y abritions les oisillons tombés du nid ou ceux que nous avions arraché aux griffes de chats carnassiers. Mais, rares étaient les survivants!
Nous enfilions un étroit passage entre le mur de la maison et un hangar, (les anglais disent «shed»). Celui-ci était fait de longues et étroites planches de bois (brunes ? noires ?) qui se chevauchaient. Je ne me souviens pas d’y être jamais entrée, mais je vois encore, suspendus à un clou planté près de la gouttière, les lapins que Manie dépouillait d’un geste rapide et expert, avant de les fendre par le milieu pour faire tomber les entrailles.
Enfin, sur la gauche, la porte de la cuisine, vitrée, peinte d’une couleur claire. Nous entrions, sûrs d’y trouver les occupants habituels : Maman, Manie et, un peu plus loin dans l’entrée, allongée sur un vieux divan défoncé, la petite sœur malade.

La cuisine était une grande pièce carrée.
Bien centrée, sous la cheminée, une imposante cuisinière en fonte chauffait la maison. On y faisait cuire les repas. Quelque fois, une vieille poupée dépenaillée y était impitoyablement jetée, sous mes yeux navrés. Au milieu de la pièce, une grande table : c’est là que nous faisions nos devoirs, qu’en semaine, nous prenions nos repas. Je vois encore Maman nous servant de succulentes et indigestes portions de «pudding». Nous réclamions le milieu du gâteau , pas assez cuit, la pâte, une crème épaisse, coulante, onctueuse ! Je nous vois encore entrain de compter scrupuleusement les cerises que Maman avait mises dans notre assiette. Question d’égalité !

Mais, petite maison, n’en restons pas là, il y a trop de choses à décrire encore.

Nous passions dans une entrée rectangulaire aussi sombre que la cuisine était claire. Seul mobilier, une pendule à balancier, une bassinoire accrochée au mur et, surtout, les portes qui desservaient toutes les pièces : 3 chambres à coucher où nous nous entassions, la salle de bains et la salle à manger. Celle-ci était, elle aussi, une grande pièce rectangulaire. En entrant, face à nous, deux fenêtres et une porte-fenêtre. Au milieu, la table, où nous mangions le week-end. Elle nous servait surtout de table de jeux : la belote, le monopoly fabriqué par Papa… Face à la porte-fenêtre, une cheminée et des étagères avec quelques Jules Verne, lus et relus , Sur un des petits côtés, le lit qu’André occupait lorsqu’il n’était pas en pension ou à l’armée.
Mais, le plus important, c’était, d’abord : le majestueux fauteuil, à dossier raide et à oreillettes. Jacques Guillou de Mézilis s’y asseyait souvent, toujours prêt à accueillir nos assauts d’enfants. Jacques, l’aviateur de la France Libre, qui avait perdu un avant-bras lors du crash de son bombardier en Afrique, et qui, pour reprendre le combat, faisait un entraînement de pilote de chasse. Jacques, dont Marie-Lucile et moi, la petite sœur de 10 ans, étions amoureuses. Jacques, mort dans un accident stupide au cours d’un exercice de parachutage.
Et puis, sur le piano, la TSF. Chaque jour, nous écoutions la ritournelle «Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand!» Puis venaient les messages codés destinés à la Résistance. Le Dimanche soir, le poste diffusait de la musique tzigane. J’aimais l’écouter, sans savoir, à ce moment-là, que c’était un acte de résistance. La TSF, une source d’engueulades paternelles, lorsque nos chahuts devenaient trop bruyants ! Et je n’oublierai jamais le soir où toute la famille s’est retrouvée groupée, debout, à écouter un journaliste décrire l’arrivée du Général de Gaulle à Notre-Dame, pour la cérémonie d’action de grâces en l’honneur de la Libération de Paris : la foule parisienne en délire, les orgues majestueuses, la voix de De Gaulle… La Victoire, enfin! Une émotion qui n’a été égalée qu’à la chute du mur de Berlin !

Melsetta, petite maison sans prétention ? Sans caractère ? Quelle absurdité !

Et ce n’est pas tout ! Tout exiguë que tu sois, tu nous ouvrais le passage vers des lieux de liberté, de notre liberté d’enfants. La véranda, en premier, lieu couvert, sans mur ni porte, ouvert sur le jardin. Nous y passions des heures, avec nos poupées dans leurs vieux cartons à chaussures en guise de lits et leurs vêtement maladroitement confectionnés par nous, les jeux de marelles, les cordes à sauter… Puis, venait un carré de tulipes multicolores, un carré d’herbe, une haie basse, les légumes de Papa, le poulailler. Nous longions tout cela par un chemin, cimenté d’abord, puis herbeux, pour atteindre enfin une clôture imprécise.
Il nous restait à pousser une porte, entrebâillée de toutes façons, pour nous trouver dans un espace indéfinissable, ni champ, ni prairie, ni pré, livré à lui-même, pas la jungle quand même. Beaucoup d’herbes hautes, bien sûr, mais aussi, quelques pommiers sauvages, aux pommes minuscules, dures, acides, décourageantes. Et toujours le même chemin. Les devoirs et diverses corvées terminés, nous étions libres de partir. D’un seul élan, d’un seul souffle, nous dévalions le chemin qui longeait les fleurs, les légumes, les poules, l’espace sans nom, pour arriver dans notre Bois, retrouver notre Arbre.
Notre bois ! Je n’ai aucun souvenir d’y avoir vu quiconque, excepté, bien sûr, André, dont c’était un terrain de chasse. Nous avions élu domicile dans un conifère, (c’est tout ce dont je me souviens), rondouillard, pas très haut, au tronc assez épais, court, facile à escalader pour que chacun puisse atteindre son perchoir. Et nous y passions de longues heures à vivre des aventures, certes imaginaires et maintenant tout à fait oubliées. Aucun adulte ne venait nous déranger. Nos estomacs devaient nous servir de montre ! Des moments privilégiés comme il se doit d’exister dans toute enfance !

Merci à toi, Melsetta, petite maison sans prétention, dans un village anglais sans caractère, quelque part dans le Kent au sud-est de l’Angleterre
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Thérèse : Galerie de portraits

Posté le 21.12.2007 par clameurs
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Mon grand-père, petit bonhomme effacé et grisonnant, qui arrivait, trottinant, chaque dimanche, muni du traditionnel carton d’éclairs au chocolat.

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La boulangère qui apportait le pain (c’était avant-guerre). Nous, les enfants l’appelions la Mère Michel. Elle remontait l’allée du jardin, petite et ronde dans ses amples vêtements gris qui lui tombaient aux chevilles, un châle crocheté de laine grise serré sur ses épaules, ses abondants cheveux gris retenus en chignon, comme on le faisait
autrefois
Au bras, son grand panier d’osier.

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Et les gestes adroits, rapides de Mme Théobald, dite Vovonne, faisant courir le fer à repasser sur les chemises de mon père : les poignets à manchettes d’abord, puis le col, l’empiècement, les manches et, enfin les côtés et le dos. Venait ensuite le pliage : attacher les boutons, poser le tout bien à plat , le devant contre la table, retenir le
vêtement d’une main pour que la pliure se fasse avec précision, à l’endroit souhaité, replier soigneusement les manches, retourner le tout en le maintenant afin que rien ne se défasse, et…donner la touche finale, le dernier petit cou de fer sur le col, poser la chemise sur la pile et prendre la suivante.
Je la regardais, fascinée.

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Avez-vous déjà observé une Italienne pétrir et étaler une pâte puis la couper en lanières fines ? Clac, clac, clac, le couteau pressé et précis, tenu d’une main preste. Dans quelques instants, le résultat sera jeté dans la casserole d’eau bouillante qui attend sur le feu.

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Et ma mère, assise sur un siège à haut dossier dans un coin de la buanderie, nous rassemblant, les petits, à genoux autour d’elle pour nous faire réciter je ne sais plus quelle prière avant de nous envoyer au lit.

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Mon oncle Freddy, silhouette et démarche un tantinet « tati-esque », allant et venant sur sa pelouse anglaise en poussant sa tondeuse à gazon (pas de tondeuses électriques à l’époque !)

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Tous les matins, mon père se barbouillait le menton de la mousse à raser qu’il avait soigneusement préparée dans une toute petite bassine métallique. Il passait ensuite le rasoir avec prudence. D’un geste méthodique, il secouait le rasoir pour faire tomber la mousse dans la cuvette du lavabo. Quelquefois, une goutte de sang perlait…

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Comme j’ai aimé Mademoiselle Jacquemet, prof de Maths, une personne mince, au visage effilé, aux cheveux blancs soigneusement coupés court, toujours vêtue d’un tailleur gris perle à la coupe impeccable. Une fois la démonstration faite au tableau, elle sortait de sa petite serviette noire, un tissu blanc, impeccable, lui aussi, avec lequel elle
s’essuyait soigneusement les mains.

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Puisque j’en suis aux professeurs, qui plus est, de maths, sachez que le visage de Sœur St Marc a longtemps hanté mes cauchemars : un visage luisant de… graisse sans doute… qui débordait de chaque côté de sa coiffe trop serrée de bonne sœur. Elle me détestait et je le lui rendais bien !

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Une dernière image déplaisante est venue, au moment où Philippe sonnait la « récré ». Tant pis, je ne vous en fais pas grâce !
Il s’agit de Monsieur B. le geomètre dont je ne supportais pas la poignée de main obséquio-visqueuse, le dimanche , à la sortie de la Grand-Messe.
Mais je ne veux pas conclure sur cette note « gluante » !

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Alors, imaginez une nuit : tout le monde dehors à regarder l’illumination : la DCA, les projecteurs fouillant le ciel, le grondement des moteurs, les chapelets de bombes incendiaires déversées sur nos têtes, les sifflements et l’éclat de leur explosion au sol.
Cependant que, très calme, le voisin, un vieux monsieur, vient nous saluer au-dessus de la haie d’un « Most annoying ! » un de ces « understatements » dont sont friands nos voisins britanniques, ceux de souche tout au moins, et il en était bien, lui, qui, un jour, avait cru bon de s’excuser auprès des parents, d’être l’arrière- arrière- arrière petit-neveu d’un des geôliers de Napoléon Bonaparte à Ste Hélène !

Paix à eux tous !
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Ariane : Lettre à Marie

Posté le 21.10.2007 par clameurs

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Lettre à Marie

Tout est blanc, si blanc …
Face à toute cette blancheur, je revois cette allée, Marie, et cet hiver là qui ne te concerne pas, l’allée de mon enfance et le boules de neige que je lançais de bon matin et je ne sais pas du tout pourquoi, me revient cette image, maintenant, toute de suite, là, face à toi.

C’est un peu déplacé ce genre de souvenirs à des moments pareils.

Tu es là, et les vitraux renvoient un soleil presque incorrect, incongru, malvenu.
On ne sait pas trop ce qu’il vient faire là ce soleil , ce qu’il vient foutre dans ton histoire, décliné en cristaux dans une journée d’avril où on serait mieux à boire un coup à une terrasse de café, toi et moi.
Toi et moi, Marie, à une terrasse en plein Paris, à regarder la vie passer et à se marrer, peut être à pleurer un peu, mais pas trop, face au temps qui nous échappe. Mais à être là, ensemble. Juste là.

Ce soleil on aurait envie de le tuer d’un seul coup.
L’éblouissement et toujours ce soleil et ce calme qui finit par me serrer la gorge

Je suis là, plantée bêtement sur un banc parmi des gens que je n’ai jamais vus, raides et impassibles, larmes aux coins des yeux, sanglots parfois surtout ceux du premier rang.
Je suis là et tu dors sous ces vitraux qui illuminent ce que tu es.

Tu dors et je finis par me demander où est ce dieu. Qui est ce dieu là qui a pu te laisser faire ça.
Mais ce genre de pensées, c’est sûrement encore plus déplacé que l’histoire des boules de neige.

Je te connaissais pas vraiment alors tu me pardonneras si mes larmes ne sont pas celles de l’absence ou du manque –
Mes larmes qui coulent, alors que j’entends chanter des incantations presque ridicules, qui ne servent plus à grand chose.
Mes larmes ….
qui ressemblent à celles de cette petite fille si jeune qui tend la main pour atteindre ton cercueil et y mettre une bougie allumée.
Cette petite fille qui , le regard déjà vide de l’absence , dépose sur une boîte blanche ou sont gravées tes initiales et des dates, drôles de dates , une lumière, sa lumière, celle qui venait de sa mère.

Ce soir là , tu as bouffé des médicaments.

Tu as bouffé des médicaments et tu t’es allongée dans le noir en faisant semblant de dormir, un peu comme les enfants qui jouent à la guerre font semblant de mourir.

Mais les enfants se relèvent d’un seul coup en éclatant de rire et tout le monde rit avec eux – les enfants sont très fiers et s’imaginent bien souvent avoir bernés les adultes, tellement rassurés de les voir brusquement ressuscités.

Mais là, Cette nuit là, Le maître de cérémonie a fait son œuvre, tranquillement, calmement, sans un bruit.
Pour les autres, tu dormais profondément, tu te reposais dans une nuit trop chaude d’un mois d’avril.
le détonateur des étoiles, celui qui fait tourner le grand ordinateur t’a rattrapé
tu ne t’es pas relevée et personne n’a éclaté de rire.
tu as cessé de faire semblant Marie,
et le monde s’est écroulé.

Tu l’as voulu, tu l’as choisi, dans ton désespoir fou et sans doute irraisonné, dans ta maladie que tu ne maîtrisais plus, ta maladie … celle de l’âme --- fêlée, cassée, brisée ,
Tu as décidé sans appel possible.

Et tout s’assombrit, malgré le soleil.

Je suis là sur mon banc parmi tous ces gens qui pleurent et qui chantent, qui dans quelques instants iront en rang d’oignons bénir ton cercueil blanc pour rien , comme cela, bénir ton cercueil , Marie, pour te rendre ce qu’on appelle pudiquement un « dernier hommage ».
Hier tu étais encore debout .

Je suis la pour tes parents et leur souffrance, pour ta fille et pour l’au revoir qu’elle te dédiera à la sortie de l’église face à cette immense boîte qui emporte sa mère .Ta fille porte le prénom du paradis .et elle se retrouve soudain en enfer.

On y passera tous, me diras tu ! oui mais pas comme cela, pas là, maintenant, tout de suite,,pas pour rien , ---pas ….parce que personne n’a rien pu faire contre l’âme qui s’envole et le désespoir qui s’installe .

Je te connaissais pas, t’étais pas une copine, t’étais qu’une image rencontrée un jour par hasard, t’étais un visage – t’étais belle mais pas vraiment drôle, t’étais belle mais pas vraiment heureuse , t’étais comblée mais trop désespérée pour continuer .

Je te connaissais pas et si je t’avais connu , cela n’aurait rien changé, sauf que j’aurais chialé un peu plus du fait de t’avoir perdue. Et j’aurais sûrement pensé que je n’avais pas dit ce qu’il fallait dire et pas fait ce qu’il fallait faire pour te sortir de ton abîme.

Tout est blanc, les gens sont noirs et des larmes partout qui s’évanouiront peu à peu car tout s’évanouit un jour. Les gens sont jeunes parc que tu étais jeune .

Tes parents, un peu moins jeunes, ne sont déjà plus debout.

Ta fille au nom de paradis, immobile et figée, mais à présent souriante comme une enfant de 8ans peut l’être, n’a rien pu faire d’autre que de t’adresser un signe de la main pour te dire au revoir .
Sans doute que le magicien des étoiles, celui que tu as choisi de rejoindre ce soir là, juste avant de t’endormir, de faire semblant et sans résurrection , aura t’il vu ce visage là et ce regard là ----te regarder partir….

Et la voiture des pompes funèbres s’éloigner en laissant Eden sur le parvis, agrippée à la main de son père .

Marie, j’ai soudain eu envie, une nouvelle fois, de tuer le soleil , simplement tuer le soleil .

Avril 2007
Juillet 2007
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François : Deux croquis de voyage

Posté le 24.09.2007 par clameurs

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Deux croquis de voyage



Tableau d’une exposition

Ont-ils encore besoin de regarder les tableaux devant lesquels ils s’agglutinent, ces visiteurs casqués, puisqu’on leur dit ce qu’ils doivent voir et comprendre ! Peuvent-ils encore garder un peu de leurs propres yeux pour éprouver une quelconque émotion qui ne soit dictée par le discours certainement très élaboré qu’on leur envoie directement au cerveau à travers des oreillettes du très élégant casque fourni gracieusement à l’entrée. Et quand le laïus correspondant est terminé, je les vois quitter le tableau, sans même un dernier regard qui les excuserait un peu à mes yeux et partir à pas pressés, défilant devant les œuvres avec un regard rapide pour s’assurer sur les étiquettes que ne figure pas le signe annonçant que le tableau est commenté dans leur odieux guide.

Heureusement tous les tableaux de l’exposition ne sont pas munis d’une étiquette affublée du fameux pictogramme, ce qui me laisse tout mon temps pour, par exemple, me laisser envahir par la tranquillité de cette « Vue d’Ornans » de Courbet, la douce quiétude de cette fin d’été, si habilement mise en scène. Et moi qui avais toujours des notes catastrophiques en dessin, j’en éprouve la nécessité de sortir mon petit calepin, pour y esquisser les principaux volumes, la lointaine falaise surplombant la longue pente herbeuse, le clocher du village se détachant tout juste, presque humblement sur fond de prairie, la large flaque de la Loue miroitante (quelle heure peut il être ? fin de matinée ou après-midi ; les éclairages ne sont ni rasants ni brutaux, mais il y a des nuages au ciel), la Loue paisible donc, avec le pont qui au premier plan l’enjambe et les masses altières des grands arbres sur la droite qui ne s’y reflètent pas d’où le peintre se trouvait.

Je savoure une certaine habileté insoupçonnée de mon trait de crayon et la vision neuve que cela me donne de ce paysage. Mon œil va du tableau à la toute petite page de mon carnet, et retourne vérifier les contours. Et comment rendre la teinte crayeuse de la falaise et celle sombre des arbres, le doux chatoiement de l’eau et les nuages estompés. Mon pouce appuie, frotte sur les traits de crayon pour adoucir les ombres, comme je l’ai vu faire un jour à un de ces artistes de Montmartre qui vous dessine en un quart d’heure un portrait criant de vérité de votre fiancée ou (plus tard) de votre progéniture.

Mon pauvre petit dessin va maintenant dans ma poche m’accompagner pendant le reste de mon voyage, viatique imprévu, plus nourricier qu’une des innombrables photos que j’ai prises dans d’autres musées (même si je les admire ces photos, les trie, les classe chaque soir avec minutie), condensé de paix et de tranquillité qui ne va pas cesser de m’évoquer, de me parler d’Ornans où jamais encore mes pérégrinations ne m’ont conduit, mais où maintenant je compte bien aller dire un jour « Bonjour, Monsieur Courbet ».

Berlin, Août 2007 – Chatou, Septembre 2007



Etait-ce une actrice ?

Il faut en français utiliser deux mots pour désigner un « être humain » sans devoir préciser son sexe. Le mot « homme », même s’il a aussi ce sens, ne l’a qu’ « en deuxième intention », comme un sens secondaire pourrait-on dire et conduit toujours d’abord à une image masculine. C’est d’ailleurs la même chose en anglais.
Le mot « Mensch » en allemand a ceci de puissant qu’il englobe notre condition sans distinction de sexe et sans pourtant être « neutre ». Il a aussi ceci d’horrible que je ne peux m’empêcher en le voyant écrit de penser à l’Übermensch aryen et à l’Untermensch juif. Pourrais-je un jour quand je suis en Allemagne cesser de constamment prendre mes références dans cette époque sinistre ! (Epoque, qui fut aussi celle de ma naissance).

Mais je reviens à cette difficulté à nommer simplement l’ensemble de mes congénères. Si je dis, par exemple, que je suis un observateur de l’homme, ou des hommes, même si l’on comprend presque immédiatement qu’il ne s’agit pas que des porteurs de pénis, on ne pense qu’en second lieu que c’est le comportement humain, les sentiments, les sensations de cette catégorie de bipèdes dont je fais partie, à laquelle toi aussi lecteur ou lectrice tu appartiens, que je scrute avec attention, avec bonheur, devrais-je dire, et pas seulement de la moitié d’entre eux. Et pourtant, autant tout de suite l’avouer, les femmes est la part de ce genre qui m’intéresse le plus. Mais je les regarde autant comme « humaines » que comme« femelles ».

Comme ce soir, dans le jardin de ce café berlinois, à quelques mètres me faisant face, cette femme blonde d’une trentaine d’années, aux très beaux yeux bleu et au nez légèrement retroussé, les cheveux relevés en queue de cheval, avec un faux air de Claudia Schiffer, mais en moins « papier glacé », qui me fascine par l’expressivité de son visage quand elle parle à son amant (car je suis pratiquement certain que cet homme brun au complet noir rayé, plus âgé qu’elle, l’alliance au doigt qui me tourne le dos, n’est pas son père, ni son mari, ni un simple ami ; elle-même porte plusieurs anneaux à sa main mais aucun à l’annulaire).
Je suis assis trop loin d’eux pour distinguer ne serait-ce que le son de leurs voix dans la conversation, mais en définitive, peu importe, c’est son comportement à elle, tous les aspects changeants de ses traits qui m’intéressent, me captivent. Comme si souvent pour moi la forme l’emporte ici encore sur le fond. Et puis cela laisse libre cours à mon imagination.

Elle fronce les sourcils, hausse les pommettes, tire les commissures de ses lèvres parfaitement dessinées, tourne la tête sur le côté pour le plus discrètement possible cacher une petite toux, sourit légèrement en regardant un moment vers moi, lance élégamment les doigts de sa main droite vers lui pour appuyer un argument, tend le cou comme si elle n’avait pas bien tout compris de sa réplique, mais plus sûrement pour lui faire répéter quelque phrase dont il va se rendre compte de l’incongruité, incline la tête puis la relève brusquement, re-fronce les sourcils, balance rapidement sa queue de cheval de droite à gauche, se gratte un court instant le front, regarde à nouveau vers moi, penche la tête vers l’épaule avec un sourire ironique, referme son expression attendant une réponse –est-ce elle qui mène le jeu ?– réponse qui vient manifestement trop tard, sourit à nouveau avec à la fois de la douceur et un peu de pitié pendant le silence qu’elle laisse s’installer.

J’ai commandé un autre demi pour continuer à suivre la scène.

Elle s’est levée, s’est vraisemblablement rendue aux toilettes. L’homme termine son verre.
Quand elle revient, petit geste interrogateur de la main. Oui, il a payé, ils peuvent y aller (où, me demandé-je, en cette fin d’après-midi maussade …).

Elle prend son sac et en partant, se retourne et m’adresse un regard rapide, comme pour accuser réception de l’attention que je lui ai portée.

Je crois qu’elle a vu que je prenais des notes dans mon calepin ; me prendrait-elle pour quelque détective ? Mais elle s’est bien rendue compte que le garçon me ramenait une autre consommation et que je ne me précipitais pas pour régler et pouvoir me lever et les suivre.

Non, ça me semble plutôt un regard de connivence, presque de complicité et cela me remplit de discrète satisfaction, allumant sur mes lèvres un sourire en échange. Mais elle s’est retournée et disparaît déjà dans le sombre couloir qui mène à la rue.

Berlin, Août 2007 – Chatou, Septembre 2007
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Maryse : Les Chaussures, suivi du Violon

Posté le 28.08.2007 par clameurs
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Elle déteste, la voilà embringuée, elle déteste. Bonne fille, elle a dit oui. Elle marche et ne sait plus qui lui a suggéré de mettre des chaussures et elle a regardé leurs pieds, elle voit des rangées de paires couverts de grolles jaunies, tennis rapées, méduses nacrées avec chaussettes s’il vous plaît. Ses pieds sont nus, logique pour marcher dans le sable. André Gide disait bien « j’aime que le sable des plages soit doux, je veux que mes pieds nus le sentent »
Des enfants jouent, des pareos sur la plage jettent leur touche de couleur. Le sale temps est parti. Il fait implacablement beau entre mer et ciel. La plage est immense, gardée par une falaise à chaque extrémité, des récifs les bordent. La Bretagne par grande marée pour découverte.
Des geysers se forment entre ses orteils, de sable mouillé et d’eau. Elle aime les lignes incurvées, ces rigoles que la mer descendante imprime sur le sable, au loin elle aime regarder les jeux d’eau des vagues longues et basses qui roulent et cassent en blanchissant.
Elle déteste ces minuscules coquillages acérés qui aiguillonnent sa plante des pieds, et se souvient de cet autre petit matin, la même douleur, son père l’avait emmené pêcher à la palangrote, le sable humide, épais et froid. Ils avaient entourés les hameçons de piades et attrapé des girelles bleutées, avec ces longues rayures de la tête à la queue.
Là aussi le sable s’épaissit et mord, ils marchent vite, son souffle s’accélère, cette foutue marée indice je ne sais plus, si basse !
Les filets à crevettes qu’on lui a confiés à elle, l’incapable, "si tu n’as jamais pêché tu peux porter, a dit Brigitte en gloussant".
Les mailles du havenot sont trempées d’avoir traîné et gouttent sur son dos, le manche en bois lui cogne la jambe et la heurte. Cà hurle de joie autour d’elle, ils retournent les rochers découverts et glapissent «passe-moi le filet, remue-toi».
Le vent se lève, elle frissonne ; l’automate qu’elle est devenue tend le filet et trois bouquets frétillent.



UN OBJET BENEFIQUE OU DESTRUCTEUR DANS LES MAINS D’UN PERSONNAGE

La chaleur d’avril sur les bourgeons, des feuilles légères semblables à une mousseline impalpable sur les arbres du square, ce square discret et calme qu’elle avait repéré.
Le bébé dort dans la poussette, elle ne veut pas faire l’effort de lire, tout juste fermer les yeux et sentir le soleil retrouvé,et pourtant elle regarde.
Les bosquets de buis taillés sont en quinconce, elle aperçoit un objet qui bouge sur un fond de ciel bleu, un son qui s’élève, une trille d’oiseau lui répond.
Un bruit encore qui s’apparente aux miaulements des chats en chaleur et encore la même alternance discordante.
Un chapeau noir incongru bouge au-dessus des buis et une pointe semble prolonger des branchages, quelques notes pures encore, c’est un archet.
Est-ce un type qui s’exerce avant de faire la manche, un étudiant de conservatoire,un violoniste confirmé éperdu de nature, un crétin à crin-crin ?
Les questions s’entrechoquent, d’accord pour un concert mais c’était le calme qu’elle désirait.
Intriguée, elle ne change pas de banc.
Une silhouette se découpe, sous le chapeau, un feutre impeccable à gros grain. La tête disparaît, elle n’aperçoit qu’un menton, celui d’un enfant de dix ans qui a dû piquer le chapeau de son père. Il s’est déguisé en virtuose et c’est un maestro, de dix ans, avec une écharpe blanche et longue au revers de son col de chemise, mais un pan rentré dans son jean et l’autre qui en sort. Elle sourit.
Le violon semble immense dans ses jeunes bras. Un clown de pantomime qui la fait éclater de rire. Elle voulait une suite de Bach, pas des notes laborieuses, pas un violoneux,un gamin qui doit sortir de chez lui parcequ’il fatigue sa mère et les voisins avec ses gammes de bagarre de chats.
Le jeune garçon retire son chapeau qui lui tient chaud et l’empêche de voir ,il cligne des yeux et la voit, elle, assise sur son banc, la poussette à la capote baissée, le doudou rose accroché dans les mains minuscules du bébé.
Il salue ce tableau avec une déférence inattendue de précision, il penche la tête et place son menton de façon habile et décidée sur l’embout du violon, de sa main fine entoure l’anche et effleure les cordes en oiseau volage.
Elle est prête à mettre un doigt sur ses lèvres en signe de silence, mais la grâce de l’enfant domine, quelques pizziccatti s’élèvent suivis par la plus jolie des berçeuses.
L’air n’est plus immobile, des vibrations pures lient la jeune mère et l’enfant qui joue.
Le temps s’est suspendu, étiré. Je crois que les oiseaux ont écouté et se sont tu.
Je crois que les bourgeons ont puisé leur sève pour éclore, que les feuilles de l’érable se sont ouvertes,
Le souffle du bébé est d’une régularité apaisée, un sourire subsiste sur ses lèvres.
Elle joint les paumes de ses mains et baisse la tête ; le menton touchant la perle de son cou dans un signe qu’elle voulait parfait de déférence. Il n’y eut pas d’existence autre que ce moment-là.
Il a la voix étonnamment rauque pour un jeune garçon.
« Vous avez aimé » ?
- Tu m’as fait peur avec tes miaulements de chat, mais tu m’as attrapé comme une souris. Je m’appelle Emma, voici Mathilde qui sourit en dormant,et toi ?
- César, je joue du violon, je m’amusai, pourquoi vous avez-ri après que je vous aie fait peur ?
- J’ai entendu deux musiques qui se battaient, celle d’un rossignol et celle de chats en colère, j’ai eu peur des chats et que Mathilde se réveille. Tu viens souvent jouer ici ? »
César sourit.
- Non,seulement quand j’ai le droit de sortir.
- Tu sais, j’ai aimé le rossignol.
Un moment passa et Emma lui dit en modulant le son de sa voix : »Tu dois aimer faire des blagues, tu te déguises avec un chapeau et… » Emma replace l’écharpe autour du cou tendre de César, s’étonnant elle-même de son geste amical et protecteur. « Tu fais exprès de t’habiller pour un concert ? »
- Oui, mon père est 1er violon d’un quatuor, il est en tournée.
La voix de César est plate et d’une maturité qui la surprend. Emma décide de ne poser aucune question, mais lui propose de ranger son violon et d’aller chez l’Haagen-Daas du coin de la rue.
Ils sont côte-à-côte sur le trottoir, Emma porte l’instrument dans sa boîte et roule la poussette, César à des moustaches de pépites de chocolat et ils parlent.
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