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Nom du blog :
clameurs
Description du blog :
atelier du samedi après-midi, 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
23.05.2008
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90 Textes hors atelier

Suzanne : Texte personnel

Posté le 11.03.2007 par clameurs
Dépression

Encore une fois, elle sentait cette étreinte insupportable. Cela commençait toujours de la même façon. D’abord, elle avait la sensation d’étouffer, une impression de malaise. L’esprit se mettait alors à fonctionner au ralenti, les mots sortaient de travers, les trous de mémoire se multipliaient jusqu’à la phase ultime, le black out : plus d’idées, plus de pensées, plus rien. Juste un rideau noir impossible à soulever. Puis venait l’enserrement de tout son être. Ses muscles se paralysaient. Elle se momifiait. C’était étrange, comme si toutes ses fonctions vitales s’arrêtaient. L’esprit ne pouvait plus penser, le corps ne pouvait plus bouger. Et pourtant, elle pouvait toujours souffrir. Elle pouvait toujours sentir les spasmes qui secouaient son ventre et comme deux crochets enfoncés dans ses tripes, deux crochets liés à un fil tendu, tendu pour la traîner, tendu pour la tirer, tendu pour lui retourner le ventre et lui donner l’envie d’hurler ou de vomir dans les bons jours et de tout arrêter dans les mauvais jours.

Les larmes arrivent dans ses yeux en même temps que le spasme libérateur. Ca y est c’est fini. Elle pleure un bon coup mais pas trop, sinon cela se verra et on lui posera des questions. Elle ne peut jamais pleurer jusqu’au bout. A cause des enfants, à cause du mari, à cause la famille, à cause des voisins, à cause de la sortie d’école, à cause du rendez-vous professionnel, à cause de la sale tronche bouffie qu’elle aura et qu’elle ne supporte pas.

Elle respire profondément, les yeux fermés. Le calme prend le dessus. Elle se redresse. Elle sent déjà les courbatures, surtout dans la nuque et les épaules. Les deux crochets sont toujours là mais ils font moins mal, il y aura moyen de les oublier. Son âme est grise et délavée, sa pulsion de vie se réveille.

Comme à chaque fois, elle est retournée à sa vie. Elle a lancé une machine et étendu le linge, elle a fait les courses et vidé le lave-vaisselle, elle a mis la table et fait la cuisine, elle est allée chercher les enfants et les a fait goûter, elle les a écouté et elle les a consolé, elle les a lavés et elle les a nourris, elle les a grondés et forcés à ranger leur chambre, elle s’est occupée de leurs devoirs et leur a fait répéter encore et encore les tables de multiplication sans s’énerver, elle leur a lu une histoire et elle les a câlinés, elle les a embrassés et elle les a couchés, elle a souri à son mari, elle a mangé de bon appétit, elle a fait l’amour, elle a lu son livre et puis elle s’est endormie.

Cette vie simple lui paraît pourtant dure. Elle pense qu’elle n’ira pas jusqu’au bout. Trop de douleurs dans sa tête, dans sa chair, dans ses muscles et ses viscères. Elle a l’impression de vivre sous terre. Elle est constamment dans le noir. Alors elle rêve de lumière, d’espace et de couleurs.

C’est drôle la vie. Tous ces rêves d’enfants, où disparaissent-ils ? Où les a-t-elles abandonnés ? Existe-t-il une décharge de rêves d’enfants ? Que s’est-il passé ? Comment les a-t-elle oubliés pour construire son cercle de tristesse dont elle n’arrive pas à s’évader?

C’était un jour comme les autres : triste, morne et monotone. Il est vrai que les deux crochets avaient commencé à lui tenailler le ventre dès le réveil et qu’elle s’était enfermée dans son cercle de tristesse au saut du lit. Il est vrai qu’elle avait commencé la journée avec une envie irrépressible de pleurer qui lui serrait la gorge et un besoin fou de hurler et de tout casser. Et puis l’étreinte a commencé. Lentement elle a senti ses muscles un à un se refermer l’enroulant sur elle-même. La respiration est devenue difficile. Son corps devenait tellement raide qu’elle a dû s’allonger. Sa raideur digne lui évoque une momie. Elle sent le lent processus de paralysie qui se met à l’œuvre refermant sur elle, une à une, chacune de ses cellule. Elle pense que bientôt elle ne pourra plus respirer. La panique la saisit un instant : elle a toujours détesté l’idée de mourir par suffocation. Et puis elle pense aussi que tout pourrait arrêter : fini les crochets dans le ventre, la solitude qui vous prend à la gorge, la charrue à traîner et le souterrain. Et pour la première fois, elle ne pense pas aux autres. Elle les oublie. Sa pensée est tendue vers une trêve possible, la paix enfin. Et elle décide de laisser ses muscles continuer de se refermer et d’arrêter de respirer.



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