90 Textes hors atelier
Posté le 09.07.2007 par clameurs
RIANE A VESINOS
Divertissement en 1 tableau unique
Librement inspiré d’Apollodore, Jules Verne et Meilhac et Halévy
Toute ressemblance autre que celle des noms ne saurait être que fortuite et n’engage pas la responsabilité de l’archonte (organisateur des festivités à Athènes).
PERSONNAGES
LES ANNES (attention à bien prononcer un a court)
RIANE, FILLE DE MINUS ET DE PASSIFACHEE, PRINCESSE CRETOISE
TIANE, SUIVANTE DE RIANE
ZANNE, SŒUR DE RIANE
LES ZES (on ne prononce pas le s terminal : Zeu)
SOISE, DANSEUSE DE DIDIONYSOS
RESE, PRETRESSE DE DIDIONYSOS
RYSE, FILLE DE PRAXITELE ET DE PHRYNE
DIDIONYSOS (DIT DIDI), DIEU DU VIN ET DES FESTIVITES
PHIDELAOUS, ROI DE PHILDEMOS
ROBER LE CONQUERANT
PHRANSOUS, ARCHONTE
PREMIER ET UNIQUE TABLEAU
La scène représente un promontoire rocheux surplombant une grève tranquille. A l’ombre d’un pin, Riane l’éplorée, accoudée à une glacière près d’un panier de pique-nique regarde mélancoliquement le déroulement infini de la lame et son esprit n’est pas un gouffre moins amer.
A ses côtés Tiane la souriante s’abîme dans l’écoute de son MP3.
RIANE soupire
RIANE soupire de nouveau et flanque une claque sur la cuisse de Tiane
- Tu peux pas un peu arrêter d’écouter tes âneries et me faire un peu la causette. Cinquante fois déjà l’aurore aux doigts d’argent s’est levée sur le cap depuis que Zézé a pris le zodiac pour aller soi-disant chercher des blondes. En fait de cigarettes, c’était p’têt bien d’autres genres de blondes qui voulait causer.
TIANE qui a retiré ses écouteurs après le coup de Riane
- Ah, Riane cesse donc tes lamentations ! T’inquiète. I finira bien par r’trouver le ch’min de Vésinos. Zézé c’est pas un d’ces jeunes bouffons, qu’a rien sous la casquette. I t’l’a déjà prouvé, nom de Zeus (à prononcer Tséousse), gloire à son noble nom, le dab de ton vieux et notre père à tous de toute façons.
RIANE
- Si tu veux parler du coup foireux de Mitotor dans le labyrinthe, c’est plutôt mézigue qui lui ai tiré une sacrée épine du talon.
TIANE
- Riane, je finis par perdre le fil. T’es pas en train de confondre avec Chichile aux pieds rapides.
RIANE
- Dis, et toi t’as déjà entendu parler des métaphores ?
TIANE
- C’que tu m’gonfles avec tes nymphes de cousines : Métonymie, Palimpseste, Echolalie i tutti quanti, s’cuse, et cætera. Mais ta phétamore, tu m’avais pas encore causée d’cell’là.
RIANE
- Bon, laisse béton. T’entraves que dalle, mais c’est pas grave. N’empêche que si j’lui avais pas filé la pelote, il l’aurait p’têt buté mon monstre de frangin, mais il aurait pas pu ressortir.
Après un petit moment de silence :
- Tout d’même, quel bel homme, le Zézé. I m’manque drôlement.
TIANE
- Ben, tu sais, moi aussi, ça m’manque sacrément, un mec. Et notre gracieux hôte Phidelaos est un peu trop sérieux. I manque jamais de m’faire remarquer mes retards à son workshop. Encore heureux qu’Mathilde soit pas là pour pleurer dans ton auguste giron.
Côté jardin, arrive Zanne en courant, échevelée
ZANNE
- Oh, les filles. Y a un drôle de truc qui vient de tomber du ciel. Quéquchose comme une amphore géante ou un cratère volant. Ca s’est posé tout en douceur sur la plage de l’autre côté de l’île.
Apparaît majestueux Phidelaous (côté jardin, aussi)
ZANNE s’adresse à lui avec déférence
- Oh, auguste roi et ami, qui des mots et des zaïkus connais les secrètes arcanes, sais-tu quel mystère se cache derrière cet engin : est-il habité, est-ce un tien invité, ou un message des dieux ?
PHIDELAOUS
- Nobles amies, je ne sais. Invraisemblablement ce serait une annonce d’en haut : c’est Hermès aux santiags ailées qui est leur habituel truchement. Et je n’ai invité personne.
Il réfléchit un instant
- A moins, mais c’est bien improbable, qu’un titan ou un génie n’ait perçu la renommée de Phildemos et vienne s’informer sur notre art ancestral de la prose.
Côté cour, les Zes, entrent en dansant au son des lyres, flûtes et tambourins
CHŒUR DES ZES
- O, Didi, apparaît, qu’en ton honneur nous commencions les libations. Chantons, dansons, mangeons, buvons et vous les Annes, avec vos geignements, vos pleurs, votre place est ailleurs. Taillez-vous et fissa.
CHŒUR DES ANNES
- Et puis quoi ! Et puis quoi ! A vous de virer, immonde racaille avinée. Quand Zézé reviendra zaurez intérêt à vous méfier de son Karcher.
REZE Aux Annes :
- Restez si ça vous chante, mais quittez vos tristes masques et buvez avec nous.
Aux Zes :
- Et vous mes sœurs excitez vos grattes pour ces grandes Dyonisées.
CHŒUR DES ZES
- Vers ton autel Didi, nous accourons joyeuses, vers toi Didi, nous accourons joyeuses, à toi nous gueuses nous nous offrons. Chantons, dansons, mangeons, buvons.
PHIDELAOUS
- Oh ! Oh ! chères amies. Eclaircissons d’abord le mystère que Zanne vient de nous relater. Que peut-être cet oblong objet qui tantôt des cieux nous arriva. Menace ou cadeau des Dieux, nouvelle invention de Dédale ou mirage de nos sens.
RIANE, pleine d’espoir
- Oh oui ! C’est p’tèt Zézé qu’essaye un nouveau truc de Dédale.
PHIDELAOUS
- Mais prudents nous devons rester. N’avez-vous oncques oui la ruse du protégé d’Athéna, pour s’emparer de Troie. Serait-ce un nouveau cheval ? As-tu, Zanne, remarqué autre détail, qui notre entendement pourrait instruire ?
ZANNE
- Que pouique, oh roi au verbe fleuri. Même pas de hennissement ni de crottin. Juste un drôle de bruit, comme si un DJ avait fait tourner à l’envers un vinyle de Polnareff.
RIANE offusquée
- Ah non, ça, ça s’rait trop dégueu !
REZE
- Mais que fait donc Didi, dis-donc ?
RYSE esquissant avec ses mains la forme d’un torse
- Oh viens Didi, que je te moule ta boule, avant que tu nous saoules.
SOISE
- L’aurait ptêt biberonné aux Ibis.
Une silhouette apparaît côté jardin en contre-jour. Tous se taisent
puis
CHŒUR DES ZES
- Gloire à Didi, gloire à Didionysos
Gloire à Didi, gloire à Didionysos
CHŒUR DES ANNES
- Zézé est revenu, zézé est de retour
Zézé est revenu, zézé est de retour
PHIDELAOUS qui s’est avancé vers la silhouette
S’adressant aux Zes
- Non, ce n’est pas Zézé, …
SOIZE à Riane
- Riane, cache ta joie !
PHIDELAOUS aux Annes
- ni un dieu, que mes yeux ébaubis voient vers nous s’avancer !
C’est un fier humain, à chevelure de héros.
PHIDELAOUS s’adressant avec emphase à la silhouette
- Que notre hospitalité te soit douce, oh bel inconnu. Comment pouvons-nous te nommer ?
ROBER
- Je me nomme Rober. Je suis digne de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique.
Les deux chœurs, simultanément
CHŒUR DES ANNES déclamant
- Nous l'écoutons. Oui ! Nous l’écoutons. Les bruyants d'abord surpris par ce discours pro facie suâ se sont tus. Puis des murmures ont parcouru l’assemblée : Est-ce un fou ou un mystificateur ? Quoi qu'il en soit, il en impose et s'impose. Plus un souffle là où oncques se déchaînait l'ouragan de Poséidon. En chantonnant : Sur la mer calmée, au loin pas de fumée.
CHŒUR DES ZES mezzo voce, en bourdon
- Qu’il est beau ! Il est trop, il est trop !
Qu’il est beau ! Il est trop, il est trop !
Qu’il est beau ! Il est trop, il est trop !
Qu’il est beau ! Il est trop, il est trop !
Qu’il est beau ! Il est trop, il est trop !
PHIDELAOUS
- Sois le bienvenu, oh, Rober et nous conte ton dessein. Instruis-nous donc de cette oblongue et brillante capsule.
ROBER
- Je venais rencontrer Dédale, mon illustre prédécesseur, pour avec lui discuter du moyen le plus ingénieux pour échapper aux forces qui nous entraînent invariablement vers le bas quand, justement, Eole et Poséidon, jaloux, se sont ligués pour faire tomber mon bel Albatros, avant que je n’arrive en Crête.
Pendant le discours de ROBER, les ZES s’éclipsent discrètement.
J’eus heureusement suffisamment de capacités de manœuvre pour me poser en cette île riante. Car si l’on considère que la surface de notre planète est occupée à 76,48 % d’eau saline, que la vitesse moyenne d’Albatros est de 23.156 stades en une journée et que l’âge de son capitaine voisine les 412 lunes. Si l’on y ajoute la vitesse de Borée et Zéphyr dont la résultante …
Le reste du discours s’évanouit sous le brouhaha joyeux du retour des ZES entourant DIDIONYSOS
DIDIONYSOS, le verre à la main, des cerises aux oreilles, improvise un discours allègre sur l’incipit « Oh, mes belles bacchantes … » qu’il termine en arrêt devant RIANE
CHŒUR DES ZES en ronde autour de DIDIONYSOS, tout le temps que dure son discours
- Gloire à toi, divin Didi. Loués ton chant et ton vin. Dansons et buvons mes soeurs
DIDIONYSOS
- Oh, noble Vésinondine , de la tristesse quitte les traits. Dans mes bras viens oublier Zézé qui te néglige. De nos danses sois la reine et nous réjouisse de tes rires.
Toute l’assemblée boit, chante et danse !
FIN
Petit rappel mythologique
Ariane, fille de Minos roi de Crête, a procuré le moyen à Thésée d’échapper au labyrinthe après qu’il eut tué le sanguinaire Minotaure. Ce monstre, au corps d’homme et à la tête de taureau, fruit des amours de Pasiphaé, propre (enfin, façon de parler) mère d’Ariane, avec un splendide Taureau offert par Poséidon à Minos, ce monstre donc, était bien le demi-frère d’Ariane.
En échange de la pelote que Thésée n’eut qu’à ré enrouler pour trouver la sortie, moyen dont l’idée lui avait été donnée par Dédale, l’architecte du labyrinthe, Ariane avait fait promettre à Thésée de l’emmener avec lui à Athènes. Mais pour d’obscures raisons, Thésée laissa Ariane sur l’île de Naxos.
Minos furieux de la trahison de Dédale fit enfermer celui-ci et son fils Icare dans le labyrinthe. Mais l’ingéniosité de Dédale leur permit de s’en échapper en se confectionnant des ailes. Hélas Icare voulut trop s’approcher du soleil qui fit fondre les attaches en cire de ses ailes et il se noya.
Entre-temps, Dionysos le dieu du vin avait débarqué à Naxos et s’occupait d’Ariane. Certains textes affirment même qu’il l’épousa.
Les bacchantes étaient les adoratrices de Dionysos, et sous l’effet du vin pouvaient se transformer en de furieuses créatures, allant jusqu’à déchiqueter des animaux et les dévorer tout crus.
Rober le conquérant
Personnage principal du roman éponyme de Jules Verne, c’est un ingénieur génial, constructeur de l’« Albatros », engin qui tient à la fois de l’aéroplane et de l’hélicoptère. Très sûr de lui, bel homme (mais chez Jules Verne, il y a peu de femmes pour apprécier !), il s’écoute souvent parler, surtout s’il a un auditoire intéressé par ses discours technico-statistico-scientifiques.
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Posté le 17.06.2007 par clameurs
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Âmes célèbres
"Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance.
- Comment s'il vous plaît ?
- Oui, j'ai ressenti que tu allais plaider l'enfance malheureuse, une mère légère peut-être, un père autoritaire. Que sais-je ?
- Je prie vous, me laisser tranquille.
- Ah ?
- Je ne veux pas aux étrangers parler. Clair ?
- Etranger, étranger. Mais c'est du passé mon ami. Nous sommes tous égaux maintenant. Regarde-nous, regarde comment nous sommes ! Des âmes..., invisibles, pfft, pfft !
- Laissez-moi en paix !
- Mais il n'y a plus ni Français, ni Prussiens, ni Anglais ! Ah, ceux-là ! Rien que le nom... Heureusement que je n'en reconnais aucun ici !
- Ja, pareil pour moi. Aussi, j'ai les Anglais pas aimés. Ils ont ma peau eue. Pourtant...
- Pourtant quoi ? Tu regrettes ?
- Je regrette rien, du tout, rien. Je regrette seulement que vous me dites Tu. Je n'aime le tutoiement pas. Clair ? J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. S'il vous plaît, dites Vous à moi. Merci bien.
- Oui, oui, bon ! Fais voir... oh pardon ! Monseigneur, daignez découvrir vos chevilles ! Elles enflent, comme ils disent sur terre aujourd'hui ?
- Chevilles, chevilles ? C'est pour les meubles ça ! Mais jamais j'ai menuisier été. Jamais menuisier. Seulement peintre un peu, oui, artiste peintre.
- Oh, la peinture ! Delacroix, Géricault !
- J'aime vos impressionnistes davantage. Petites touches, passages subtils, force dans douceur, so...
- Je ne les ai pas connus. Ils ont dû venir après. C'est vrai qu'un siècle nous sépare, Vous et moi.
- Ja, du 20e siècle je dois être le plus haï personnage, en Europe et en Russie.
- Et bien moi, je suis mort dans une île en 1821. J'aurais dû passer bien avant vous devant Saint Pierre.
- Il paraît que les âmes célèbres, ensemble sont jugés.
- Oui, et bien tout ça c'est bien joli, mais notre jugement dernier n'avance pas. Il y a tellement de monde !
- Beaucoup de gens, oui, beaucoup de gens qui ne pas brûler veulent. Je les comprends. Pour de nombreux gens, la chair roussie sent mauvais. Pour moi, au contraire...
- Euh, voyons, oui, oui, pour moi aussi, Noël, la dinde, la poule au pot comme disait un de mes pré ...
- Jouisseur ! Profiteur !
- Vous n'avez pas profité un peu de la vie ?
- Non justement. Ma vie a difficile été. Pas de parents, la grande guerre, et ma grand'mère, à Vienne, une mauvaise femme, impure, je la soupçonnais. La faim, pas d'espoir. La crise, les politiks, pleins les poches, banquiers, affairistes !
- Nous y voilà. Les voilà ces fameux souvenirs d'enfance !
- Ja ja, souvenirs, souvenirs d'adulte aussi, un anéanti pays, des crever de faim gens, mauvais moral. On devait quelque chose faire. Je l'ai fait. J'ai pris le pouvoir, avec nombreuses péripéties, Munich, le Reichstag. Des hommes sont morts. Il fallait que ça soit. Ja, sacrifices de braves. Sacrifices de Mensch aussi. Nécessaire. Gel ! Ach, je m'emporte. Eva wurde me gronder.
- Et bien, puis-je vous dire ce que, moi, je vais plaider ? Hé, hé?
- ...
- Je compte plaider...
- Je ne suis pas intéressé. Cela est pour moi complètement égal.
- Un peu de coeur, Monsieur. Nous sommes sur le même petit nuage si je peux dire. Aujourd'hui même, nous serons fixés sur le sort de notre âme, pour l'éternité.
- So, gut, gut, dites-moi, mon ami.
- Tout d'abord, savez-vous que nous nous ressemblons vous et moi ? Des parents modestes, un même parcours, militaire et politique, long et besogneux, de mêmes batailles dans les sables d'Afrique, dans la neige de Moscou. Puis, vous comme moi avons été, disons, trahis par des incapables. Bref...
- So, was werden Sie plaider ?
- Ah oui. La folie, je vais plaider la folie. Voyez, je suis un méditerranéen, moi. A mon époque, pour s'en sortir, il fallait s'exiler sur le continent. Chez des gens durs, peu accueillants. Pas de cigale, pas d'olive, mais des pavés, des plaines de blé. Je crois sincèrement, sincèreument-hé, que je suis devenu fou, fou de pouvoir, ivre de puissance. Et, en plus, cette Joséphine qui ne me donnait pas d'enfant...
- Achtung, voilà le nuage qui s'ouvre ! C'est mon tour ! C'est à moi ! J'ai élevé moi à un rang, un rang ! Tout à fait vraiment kolossal. Clair ? Je veux chez Saint Pierre entrer... Ach, Saint Pierre, merci me recevoir. Sortez vous, tous les autres, Raus ! Oui toi aussi le Mensch avec les lauriers sur la tête ! Sors de là, ton procès est fini ! Laisse-moi seul avec Sankt Peter ! Mais, mais, que..., Mensch, ta toge, je suis pris dans ta sale toge, dégagez, lâche-moi ! Mais... Au secours Napoléon, mon ami, Napoléon, aidez-moi, retenez moi, ce Mensch m'entraîne vers l'enfer...
- Je ne peux pas, Adolphe, oui, moi..., moi aussi. Ah, je suis entraîné avec vous. Mais, cette âme en toge, on dirait..., mais, oui, un Romain !
- Un Romain ? Un Italien ! Serait-ce le Duce ? Mussolini, dégagez votre habit ! Via ! Via ! Gott ! Lass mir ! Signor Benito, vous me reconnaissez ? Bitte, Hilfe, e pericoloso ! Seccuro !
- Paix ! Je ne suis pas votre Mussolili. Je me nomme Cesar Imperator. Ecoutez-moi ! Saint Pierre me condamne à l'enfer éternel. Toi, Napoléon, tu es la réincarnation de ma personne ! Toi, Adolphe, tu es la réincarnation de Napoléon ! Pas de jugement pour vous. Nous allons tous...
- Aber, qui est la réincarnation de moi ?
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Posté le 07.06.2007 par clameurs
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Le petit frère
«Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.»
- Doucement s’il te plait, me dit-elle en jetant un regard vers le lit au fond de la pièce. Ta grand’mère vient de s’endormir.»
Ma tante Paulette m’avait averti l’avant-veille que sa mère, ma grand’mère, était au plus mal et que si je voulais lui dire au revoir, il serait bon que je ne tarde pas. Et puis elle désirait me raconter quelque chose qui datait de son enfance.
Elle me prit par le bras.
«Assieds-toi là, Stéphane, dit-elle en désignant le vieux fauteuil près du canapé où elle-même vint s’installer avec un rien de cérémonie et de solennité. Assieds-toi, mon petit (je n’aimais guère cette apostrophe, surtout depuis que j’avais une bonne tête de plus qu’elle), assieds-toi donc»
«Oui, c’est ça… l’enfance. Avec l’état de déclin de maman il me revient en ce moment beaucoup de choses que je n’ai jamais encore racontées.»
«L’enfance, oui, l’enfance » répéta-t-elle. « Bien que … Enfin, tu vas voir.»
Elle garda un moment le silence, et son regard assez lointain me montrait bien qu’elle ne savait pas vraiment comment, ni par où elle allait commencer.
Puis brusquement elle baissa les yeux vers ses escarpins, lissa d’un geste agacé un pli de sa jupe, et «Voilà. Tu connais les rapports difficiles que j’avais avec ta pauvre mère, avec ta maman, se reprit-elle. Depuis qu’elle nous a quitté si tôt, je regrette souvent de ne pas avoir mieux cherché à la comprendre.»
Elle vit à mon regard que je n’avais guère envie qu’on me rappelle cette agonie où Maman cherchait constamment son souffle, et elle reprit :
– En définitive on était trop proches l’une de l’autre et trop souvent en concurrence à propos de tout et de rien. En tant qu’aînée je voulais toujours avoir raison, affirmer sur elle une certaine autorité. Mais c’était presque toujours elle qui s’en tirait le mieux. Enfin, c’est l’impression que j’en garde, même après tant d’années. Et puis, ce qui était le plus douloureux pour moi, c’est la préférence que Papa, enfin ton grand-père, avait pour elle.
– Tiens, j’avais toujours cru le contraire. Par exemple, quand il t’a demandé à toi de l’accompagner en voyage en Italie, elle en avait crevé de jalousie !
– Tu oublies qu’à l’époque mon mari venait de me quitter, et que j’étais seule et complètement désœuvrée. Et puis ta mère, ta maman, venait juste de prendre ce nouveau poste, et il fallait qu’elle prépare la rentrée. Ne m’interromps pas trop, Stéphane, c’est déjà pas facile, de ne pas perdre le fil de ce que je veux te dire, tu sais.
Elle tourna un instant la tête en jetant à nouveau un coup d’œil vers le lit et reprit, en baissant encore la voix :
– Ta grand’mère, elle, ne paraissait pas faire de préférence, ni de différence entre nous. Mais ça n’en était pas plus agréable pour autant, à commencer par les prénoms dont elle nous avait affublés : Paulette et Colette. Souvent quand elle appelait l’une d’entre nous, nous nous précipitions toutes deux ou au contraire ne répondions pas, pensant que c’était l’autre qui était concernée. Ou alors, c’était «les filles !» Et pourtant, il n’y avait malheureusement pas de garçon ! Ah ! Qu’est-ce que je l’ai regretté ce petit frère qui est mort si jeune et dont on ne parlait jamais. Enfin les parents n’en parlaient jamais : au contraire c’était bien souvent un sujet de conversation et de discussion entre Colette et moi.
– Ça alors, j’en entends moi aussi parler pour la première fois ! Raconte-moi, tante Paulette : il était beaucoup plus…, plutôt il aurait été beaucoup plus jeune que vous ?
Elle ne répondit pas tout de suite et poursuivit :
– C’est ta maman (tiens, elle commençait à ne plus dire d’abord, «ta mère») qui vers huit ans avait découvert la courte existence de Stéphane.
– Glurp !
Je ne pus empêcher un haut le corps. Je m’étais toujours demandé d’où me venait ce prénom, sans que les explications qu’on me donnait me satisfassent.
– Eh, oui, elle t’a donné le prénom de ce frère évanoui !
Elle s’arrêta un instant, me laissant silencieusement avaler cette révélation. Puis elle reprit :
- Un jour, donc, elle devait avoir huit ans et moi neuf et demi, quand un matin où Papa était dans le jardin et Maman sortie en ville, je la vis arriver dans notre chambre, l’air mystérieux et un peu sournois à la fois.
- Tu veux que je te raconte un secret, Pouette ?
Évidemment, que j’avais envie qu’elle me raconte !
- Mais alors, il va falloir que tu fasses quelque chose en pour. »
- Comment, qu’est-ce que tu veux ?
- Je voudrais que tu demandes quelque chose à Maman.
- Ca dépend quoi ! Vas-y, Couette, dis-moi. »
- Et ben voilà, tu vas lui demander de m’emmener avec toi quand elle t’envoie chercher le pain.
- Bien sûr, bien sûr ! Elle aimait tant sortir, découvrir le monde, sauter dans les flaques ou courir après les chats. Mais chaque fois qu’elle avait demandé à m’accompagner, elle l’avait fait avec tellement d’impatience, que soupçonnant on ne sait quelle idée farfelue de la part de Colette, et voyant mon air plutôt embarrassé (je n’avais pas trop envie d’avoir à surveiller ce véritable feu follet), Maman avait toujours refusé. Mais ta mère (tiens, c’était à nouveau « ma mère » et plus ma maman) espérait que si l’initiative venait de moi, cela nous serait accordé. »
- Bon, d’accord. Mais tu promets de ne pas faire l’imbécile, avais-je du ajouter bêtement (comment lui faire tenir pareille promesse !). Alors raconte ! »
- Ben voilà. On a un petit frère qu’est mort », annonça-t-elle très vite. Il s’appelle Stéphane !
La répétition de mon prénom me fit à nouveau sursauter, surtout ainsi mis dans la bouche de ma mère. Tante Paulette, continuait.
- Pas possible ! Comment tu le sais, Couette ?
- Alors elle brandit une espèce de carnet à la couverture vert olive un peu défraîchie qu’elle avait tenu caché derrière son dos sans que je m’en aperçoive. Une petite bagarre s’ensuivit quand je voulus m’en emparer. Mais j’abandonnais rapidement, trop inquiète qu’on abîma ce document dont je pressentais l’importance et trop curieuse aussi de lire son contenu.
C’était le livret de famille de nos parents, que fouineuse comme elle était, elle avait dégotté sur le bureau de Papa. Nous nous installâmes épaule contre épaule et elle commença à feuilleter.
D’abord la double page qui officialisait l’union de
EPOUX
BALLEBLAIS Pierre Joseph Clodomir né à … , le …
(on aurait le temps de revenir sur tout ça une autre fois ; maintenant qu’on savait l’existence de ce document : on saurait bien le retrouver ! et Maman n’allait pas tarder à revenir)
et de
EPOUSE
MAYEUSE Mauricette Aglaé Rose ….
puis
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°352 DU PREMIER ENFANT
Le dix sept août
mil neuf cent quarante six
à dix heures vingt minutes
est née BALLEBLAIS Paulette Germaine Marie
du sexe féminin
- « Tourne, tourne »
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°431 DU DEUXIÈME ENFANT
Le dix huit novembre
mil neuf cent quarante sept
à dix sept heures quarante cinq minutes
est née BALLEBLAIS Colette Gisèle Marie
du sexe féminin
Et, en effet à la page suivante, nous pouvions lire :
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°-63 DU TROISIÈME ENFANT
Le vingt deux mars
mil neuf cent cinquante
à quatre heures
est né BALLEBLAIS Stéphane Pierre Jacques
du sexe masculin
puis, sur la demi page en dessous :
EXTRAIT DE L’ACTE DE DÈCÉS N°-3 DU TROISIÈME ENFANT
Le six mai
mil neuf cent cinquante
à onze heures quinze
est décédé à LILLE, 45 rue du Timbre, son domicile —————
Stéphane Pierre Jacques BALLEBLAIS
sur la déclara ….
- Un bruit de porte qui s’ouvrait puis se refermait et un sonore « Les filles, venez voir un peu par ici ! » nous fit précipitamment cacher le précieux carnet. Je me rappelle même que c’est sous le matelas du lit de poupée que nous l’avions mis à l’abri. Un quart d’heure après, je détournai l’attention de maman pendant que Colette allait le remettre où elle l’avait trouvé. Depuis ce jour-là, nous sommes souvent allées rechercher le livret de famille dans le tiroir où Papa le rangeait et que nous avions rapidement fini par découvrir. Et pendant un temps, nous fumes tellement occupés à nous bâtir des histoires autour de ce petit frère que nous ne nous disputions pratiquement plus. Nous avions rebaptisés notre gros baigneur «Fanou» au cours d’une grandiose cérémonie où je tenais alternativement le rôle du prêtre et de la marraine, tandis que Colette était le parrain très compassé. Quand nous sortions ensemble, car Maman avait fini par céder à mes sollicitations (j’ai toujours mis un point d’honneur à tenir scrupuleusement mes promesses), nous n’avions pas le droit de sortir le baigneur, mais nous emmenions tout de même le petit frère avec nous en le tenant chacune par la main. Les gens que nous rencontrions se sont longtemps demandé quel était ce jeu où l’on marche à la même hauteur en tendant la main l’un vers l’autre. Quand nous étions en fonds (comme nous réussissions assez bien à l’école, nos notes nous valaient quelques subsides supplémentaires, un peu moins pour Colette à cause de la note de conduite, bien sûr !) nous ne manquions pas d’offrir aussi des friandises à Fanou, friandises qu’après un délai raisonnable nous nous partagions et dégustions en son nom.»
Elle se tût un moment, prise par les souvenirs qui remontaient à sa mémoire.
– Mais, Tante Paulette, vos parents ne vous en ont vraiment jamais parlé de ce petit frère ?
– Oh, non, jamais, mon petit Stéphane. Il y avait à cette époque très peu de véritable communication entre parents et enfants, tu sais. Et puis chez tes grands-parents ça atteignait des proportions incroyables. Penses-tu que je n’ai jamais su véritablement le métier de ton grand père : j’entendais parler de «négociant» sans plus de précision. Et me croiras-tu quand je te dirai qu’on ne leur fêtait jamais leur anniversaire, de crainte peut-être que nous apprenions que nous étions «des enfants de vieux». Et pourtant, avec le livret de famille, nous les connaissions leurs dates de naissance !
– Et votre petit frère (je n’arrivais pas à l’appeler Stéphane), sais-tu comment il est mort ?
– Pas vraiment, mais je crois que c’était ce qu’on appelle la mort subite du nouveau-né.
Du côté du lit, on entendit quelque chose qui tombait. Puis la voix douce que j’aimais tant :
«Moi non plus vous savez, je n’ai jamais su. Stéphane, veux-tu me ramasser mon livre, s’il te plait.»
Pendant que je m’approchais du lit elle s’anima, un ton plus haut, précipitant le débit :
«Tous ces gens qui sont venu après, ce remue-ménage. Toutes les questions qu’ils nous ont posées, surtout à cette pauvre Colette.»
Après avoir reposé le livre sur la table de nuit je m’assis à son chevet. Elle reprit sa respiration, me regarda un instant, puis fixa le plafond. Un moment de silence, et plus calme :
«Ce que je me rappelle, c’est que ce dimanche matin là, petit Stéphane avait pleuré plus que d’habitude et que notre pauvre Colette était particulièrement énervée de devoir rester avec lui. Et quand j’étais revenue de la messe…» Je la vis étouffer un sanglot.
«Quand je suis revenue de la messe tout était si calme, que j’ai eu comme un pressentiment. Vite je suis montée à la chambre de Stéphane.» La voix trembla
«Et là tout se trouble. Je ne me souviens plus que de Colette, toute blanche, renfrognée comme quand elle craignait de se faire gronder, recroquevillée dans une encoignure de la chambre et suçant un coin de l’oreiller de son petit frère.»
Et ma grand’mère ferma les yeux.
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Posté le 04.06.2007 par clameurs
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SCENES DE VIE
Alors tu vas vraiment faire ça ?
Évoquer tes souvenirs d’enfance …
Mois d’octobre brumeux, plus très loin d’un hiver qui sera sûrement très froid, comme souvent dans ce pays devenu le sien. Ce matin-là, octobre triste, feuilles en pagaille sur la pelouse, Elsa vient de se lever. Il est encore très tôt. Le jour étire ses gris et ses mauves pour se remettre à vivre. Odeur de café dans la cuisine et silence absolu. Les enfants dorment. Dans quelques minutes il faudra les réveiller, préparer leur petit déjeuner, les emmener à l’école avant de regagner Paris pour se rendre à cette audition qu’Elsa attend depuis des semaines.
« Évoquer tes souvenirs d’enfance » ! se répète-t’elle encore et encore. Elle ne sait pas du tout pourquoi tout ce fatras lui revient sans raison, dans la tête ce matin, ces mots qui finissent par lui vriller les tempes. Mais pourquoi ? Pourquoi encore tout ça ? C’est si loin, j’ai des enfants, un mari un peu absent mais c’est sans doute la vie. Je dois oublier ! Ne plus penser ! La tête d’Elsa explose. Dans la salle de bains presque glaciale, l’œil rivé sur le miroir pour tenter maladroitement de se dessiner de jolis yeux, Elsa soupire. Pourquoi cette phrase insolite, là, maintenant ? Elle se trouve belle et soudain tellement moche qu’elle a envie de pleurer. Les enfants, cartables si lourds sur le dos, sont prêts pour le chemin de l’école, le regard encore embué de sommeil. Leur mère dans la voiture n’entend qu’a peine leurs rires. Oscar et Clarisse ne voient pas le désarroi d’Elsa. Oscar et clarisse ont cinq et sept ans. Le monde leur appartient.
L’école et les portes qui s’ouvrent. Rires qui s’envolent. Dans les bouches ce matin, il fait déjà si froid que la buée forme comme de la fumée qui disparaît vers le ciel. Les cartables sautent sur le dos, les enfants s’apostrophent gaiement. Oscar et Clarisse oublient soudain que leur maman existe, et se ruent vers la cour de récré. « À ce soir, je vous aime, travaillez bien ». Et la voiture fait une embardée pour rejoindre Paris.
Je vous aime. Évoquer mes souvenirs d’enfance ! Et ce regard soudain si triste vers la cour de l’école. Elsa, dans sa voiture, fonce, ne sait pas, ou ne veut pas savoir qu’elle roule trop vite, perdue dans ses chimères qui depuis des années la poursuivent. Le jour à présent levé. La scène, personnages mythiques qu’elle imagine être, un jour, Phèdre au labyrinthe ou Chimène amoureuse, « Rome unique objet de mon ressentiment » murmure- t’elle dans un souffle. Elsa l’a tellement rêvé que son mari a fini par déserter. Philippe lui aussi est déjà loin. Aujourd’hui, perdue dans son propre labyrinthe, elle fonce vers Paris. Elsa, si blonde et si fragile, n’en finit pas de souffrir.
Pont de Saint Cloud et embouteillages. Elsa s’énerve. Pare-chocs contre pare-chocs, et la pluie à présent qui dégouline sur les vitres de la voiture, qui dégouline dans la vie et dans les yeux d’Elsa. Elle pense à Oscar si petit et Clarisse devenue si grande déjà, et finit par se dire qu’elle a loupé sa vie, de femme, de mère, sa vie tout court, en tentant d’attraper des ombres qui n’en finissent jamais de lui échapper. Elle va être en retard et elle loupera son audition. Les larmes continuent de couler sur les joues d’Elsa en même temps que son maquillage, alors que les essuie-glace redoublent de puissance sur le pare-brise. La radio ! Mettre la radio.
Elsa met la radio. Elle écoute sans même vraiment entendre le récit sanglant d’un attentat à Bagdad, les présidentielles qui s’affolent et la météo : pluie et vent sur Paris. Et soudain, sans vraiment y croire Elsa entend retentir d’une voix nasillarde le scoop qu’elle n’attendait pas ce jour-là, à ce moment-là, précisément, et ce qu’elle ne voulait surtout pas : « Anastasie Trilovski est attendue ce soir à new York. Cette immense virtuose du piano se produira pour un concert exceptionnel face à un parterre composé de personnalités importantes…
Souvenirs d’enfance qui surgissent comme un boomerang dans la tête d’Elsa. Sa mère si loin ce soir, à plus de 6000 kilomètres. Toujours si loin depuis tout ce temps, loin d’elle, loin de son père disparu depuis des années. Sa mère, devenue un jour Anastasie Trilovski. Avant, Elsa avait une mère avec un vrai prénom, et puis les départs de plus en plus souvent, les anniversaires avortés, les Noëls en solitaire, l’absence et le vide… Anastasie Trilovski derrière son piano sur les scènes les plus prestigieuses du monde. Anastasie Trilovski, ce nom de pacotille qui a gommé à tout jamais celui de son père, qui a fini par effacer sa vie, définitivement. Elsa avait 12 ans lorsque son père a été transporté d’urgence à l’hôpital un soir de décembre, quelques jours avant Noël. Les médecins ont parlé de trop de médicaments et d’une sorte de fêlure à l’âme. Elsa n’a jamais revu son père. Elle s’est alors imaginé qu’il devait être parti en voyage, pour longtemps comme sa mère. Elle s’est mise à attendre, sans répit, le retour de ce père devenu son héros. Noël et ses paillettes se sont éclipsés le jour où elle a compris qu’il ne reviendrait jamais, et son enfance s’est envolée. Tout est devenu opaque.
Elsa hausse les épaules. Retentit alors une des polonaises de Chopin, celle-la même qui laisse le temps suspendu, celle qui a bercé l’enfance d’Elsa et au-delà des embouteillages, tout éclate, se métamorphose, irradie le périphérique. Elsa a cessé de pleurer et écoute les notes qui volent sur le clavier, et qui l’envahissent. Sa mère, qu’elle ne revoit plus que sur des magazines glacés, vient de reprendre le devant de la scène. "Je ne veux plus de ces souvenirs, je les hais, hurle Elsa, alors que la circulation devient de plus en plus fluide." Elle éteint la radio d’un coup sec et dérape sous la pluie. Un automobiliste furieux lui assène un coup de klaxon tonitruant. Elle hurle n’importe quoi, l’autre l’insulte et file vers Paris.
Chaussée glissante, pancartes éclairées, "Paris centre, 20 minutes". Circulation devenue fluide. Presque deux heures dans la voiture… Oscar et Clarisse dans la cour de récré à cette heure-là. Philippe est loin, loin d’Elsa et s’en fout. Depuis dix ans il est un habitué de son âme à la dérive. L’histoire d’Elsa n’a jamais cessé de la rattraper. Chopin s’est tu une fois pour toutes. Chopin est mort. Rien n’existe plus, dans la tête d’Elsa, que le visage et le corps inerte de son père ce soir-là, les hurlements de l’ambulance et sa mère, si blonde, belle, adulée et glaciale. Ce piano, immense dans un salon sans âme, ce piano noir et magique, ces mots-là absents, sans vie, qu’on ne disait jamais, ce silence masqué par les notes qui vibraient dans la maison, trop grande, trop vide, tous les soirs. L’indifférence d’un regard, la souffrance d’un homme qui attend, la quête d’une toute petite fille. Elsa a depuis longtemps dépassé le pont de Saint Cloud. La pluie s’est arrêtée.
A 16h04, un morceau de soleil est apparu sur Paris.
A 16H04, Oscar dans sa classe dessine son papa, sa maman et sa sœur, et les couleurs éclatent.
A 16h04, Clarisse se demande si sa mère, ce soir, lui racontera son histoire préférée.
A 16h 04, Philippe soupire en se disant qu’Elsa a sans doute besoin de lui, elle est tellement fragile.
A 16H04, au même moment, la scène parisienne vient d’ouvrir ses portes à Elsa sous des applaudissements frénétiques. Ses souvenirs d’enfance s’évaporent l’un après l’autre. Elsa a réussi son audition, et le monde entier s’ouvre à elle.
A 16h18, toutes les télés, toutes les radios se taisent pour un communiqué spécial. « L’avion American Airlines, vol 411, à destination de new York, a explosé en vol à quelques minutes de l’atterrissage – on ignore les circonstances de cet accident – une enquête est ouverte pour déterminer s’il s’agit d’un acte terroriste – à son bord, la célèbre pianiste Anastasie Trilovski a trouvé la mort .
Il était exactement 10h04 à new York, ce mois d’octobre-là.
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Posté le 04.06.2007 par clameurs
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Rire, pleurer, rire... c'est bien ça
« Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance. » La phrase lui trotte par la tête, alors qu’elle attend, debout, glacée, que cela commence. Déjà un quart d’heure de retard !
"Ah le téléphone ! J’aurais dû l’éteindre !
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Bonjour, Marie.
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Non, malheureusement ! Ils n’ont même pas commencé.
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La personne du commissariat n’est pas là. Ils ont un malade, parait-il.
…………………………………………………………
Ce n’est vraiment pas la peine, on se gèle, tu vas prendre froid.
Et puis, est-ce vraiment utile de réveiller le passé ?
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Oui, je sais, mais, après tout,…André, c’était aussi mon frère ! Allez, je te quitte.
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Bien sûr! Dès que ce sera terminé. Je t’embrasse."
Et elle recommence à attendre, dans ce cimetière d’autant plus sinistre que ce n’est pas encore le temps des chrysanthèmes ! « …Evoquer tes souvenirs d’enfance… »
Et pourquoi pas ? « La Bête Noire » lui revient en mémoire.
C’était le soir, avant la guerre… Un appartement tout en longueur, étranglé en son milieu. En fait une cloison avait été abattue entre deux appartements pour loger une famille devenue très nombreuse. La partie éclairée : la cuisine, la salle à manger, la chambre de Marie qui y travaillait avec application, le salon aussi, pièce interdite, sauf pour les très grandes occasions, Noël par exemple.
L’autre moitié (chambres à coucher, salle de bains) était dans l’obscurité, pas question de laisser brûler une lumière dans une pièce vide ! Mais, justement, ce n’est pas le vide : La Bête, André, bien sûr !, s’y cache, silencieux, prêt à bondir sur les petits audacieux qui s’aventurent sur la pointe des pieds, le cœur battant, frissonnant de la peur délicieuse qu’ils éprouvent déjà.
Enfin, La Bête bondit, La Bête rugit, et nous hurlons de terreur et de joie, tout en nous précipitant vers la lumière !
Et bien d’autres jeux , André débordait d’imagination !
Mais…« Il commence à pleuvoir…et j’ai oublié de prendre un parapluie ! »
Tout à coup, elle se met à rire …un parapluie ? Cela aurait servi à quoi, un parapluie, sur le pont d’un bateau de pêcheurs ?
La famille s’était embarquée un certain jour de Juin 40. Encore une image à jamais gravée : les rafales de pluie, les vagues monstrueuses se jouant du bateau, vraie coquille de noix à leur merci ! Et les nausées ! Ca fait mal quand il n’y a plus rien à vomir que la bile, filet vert et visqueux, qui coule sur le jaune du ciré. Seuls, Papa et André restaient plantés debout !
L’Angleterre, enfin, qui nous accueille avec méfiance : des espions ? des réfugiés ? Fouille tatillonne des quelques bagages, (Papa aimait à raconter comment il avait plaidé pour qu’on n’éventre pas les poupées !), épouillage…questionnaire d’identité… Heureusement la famille anglaise de Maman a répondu au coup de téléphone de contrôle et, soulagés de nous savoir sains et saufs, ils sont immédiatement venus débarrasser l’administration d’une présence encombrante !
L’Angleterre, cinq ans…Elle a souvent pensé combien cela avait dû être long pour les grandes personnes ! André préparait le Bac au Lycée Français, évacué dans le Nord par sécurité. Il revenait à la maison au moment des vacances et nous retrouvions nos jeux… Muni d’une carabine, il aimait tirer le lapin et le pigeon, seul gibier autorisé… mais si un lièvre ou une perdrix passait à portée de sa gâchette, notre ordinaire s’en trouvait amélioré !
Plus tard, nous le voyions au moment de ses permissions. Il avait arraché aux parents l’autorisation de s’engager avant l’âge. Il fallait bien « bouter le Boche » hors de France ! La carabine était devenue fusil , qu’il plantait debout pour s’accroupir et « danser à la Russe » tout autour. Ni lui ni le fusil ne tombaient et nous, les petits, nous applaudissions et…nous adorions notre grand frère !
« Madame, le Commissariat vient d’appeler, ils devraient être là dans un petit quart d’heure. »
Elle frissonne, et ce n’est plus de froid, car, tout à coup, elle a oublié les jeux d’enfants et elle pense à la guerre, omniprésente. Lors du blitz sur Londres, des bombardiers nous survolaient presque jour et nuit. La DCA éparpillée dans la campagne, s’efforçait de les abattre avant qu’ils n’atteignent leur cible. Les « searchlights » balayaient le ciel de leur rayon puissant. Il arrivait que l’ennemi s’énerve, alors, les bombes incendiaires pleuvaient.
Prudents, les parents nous faisaient lever, nous habiller, et nous grelottions dans le jardin jusqu’à ce que la sirène sonne le retour à la normale. Puis ce fut le défilé des V1, nuit et jour. Drôles de petits avions sans pilote, destinés en fin de course, à s’écraser sur Londres. « Last but not least », les V2…ceux-là étaient invisibles et silencieux. Quand on entendait la double explosion, on savait qu’ils avaient accompli leur œuvre de mort. Il y avait aussi les télégrammes et leurs annonces laconiques. Jamais elle n’oubliera le spectacle de l’adulte qui s’effondre, qui se cache le visage d’une main, et qui, de l’autre, vous fait signe de partir. Pouvions-nous concevoir, imaginer ce qui se passerait quelques mois plus tard ?
Enfin, le retour en France ! Elle revoit le compartiment surchauffé : Boulogne ? Calais ? Le train s’ébranle, s’arrête, cahote, repart, traverse des champs de ruines que les grandes personnes essayent d’identifier. Qu’importe, nous serons bientôt tous réunis. Papa et Marie nous avaient précédés. André aussi, bien sûr, dont nous savions seulement qu’il avait participé à des missions dans les lignes ennemies.
Mais que se passe-t-il ? Où sont les rires ? les embrassades ? les retrouvailles qu’on nous promettaient depuis 5 ans ? Il n’y en aura pas. Les grandes personnes poussent Maman dans le salon, ferment soigneusement la porte. Et là, elles lui annoncent que son fils aîné, notre grand frère, est porté disparu !
Un an d’attente, d’espoir … Les camps de prisonniers se vidaient peu à peu. Que de moments passés à tenir au-dessus de sa photo en fier militaire, une alliance, glissée sur un cheveu. Selon le mouvement pris par l’anneau, une oscillation, un cercle, que sais-je…il était vivant ? mort ? Nous, les jeunes, vivions ainsi dans l’espoir. Ce qui n’empêchait pas de sangloter longuement au lit, le soir. En guise de consolation, Maman lâchait un « ça suffit » énervé ! Elle ne pleurait jamais, Maman. Comment imaginer les moments de détresse angoissée qu’elle a dû traverser , et qu’aucune larme n’a jamais soulagée, apaisée. Du mystère de la souffrance…
Nous commençons, Madame. Pouvez-vous vous reculer un peu ? Merci.
Enfin ! Et, tout à coup, elle a froid, elle tremble, le vent gémit dans les arbres, le gravier crisse sous les efforts des employés qui, munis de leviers, soulèvent à grande peine le couvercle du caveau. Ils sortent les cercueils. Voici le dernier, celui du fond, différent, en métal, plombé, avec une inscription. C’est le sien, celui d’André.
« Qu’est-ce qu’on fait de « ça » Madame ? »
Un employé s’est approché et il lui tend « ça ». Elle le regarde, incrédule : «Mais…mais…où les avez-vous trouvés ? » balbutie-t-elle. « A côté du cercueil, Madame. »
Cinquante ans après, une inscription sur le monument aux Morts, quelques médailles, décernées après la mort bien sûr ! Et « ça » une paire de croquenots de soldat, de troufion , impeccables, comme si André venait de les quitter, de les cirer et de les mettre de côté en attendant la mission suivante. Dans un sanglot de rage, elle crie presque : « ça ! mais jetez-les donc ! » Puis elle se ravise : « Ils ne serviront plus ! Faîtes-en ce que vous voulez !» Et, tout en s’éloignant, elle se met à pleurer, à rire, à pleurer… Les souvenirs d’enfance, c’est bien ça… rire, pleurer, rire… !
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Posté le 04.06.2007 par clameurs
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L’essuie - glace
Quelle guigne !
Je suis ha-ras-sé.
A droite, à gauche …
clic-clac ! clic, clac !
A droite de nouveau, puis à gauche…
clic-clac ! clic, clac ! clic, clac !
Quand vais-je enfin pouvoir respirer ?
Ce bruit saccadé m’insupporte maintenant.
Vraiment ! toutes ces giclées d’eau qui font splash et qui s’amassent ;
Une vraie galère, à croire que cette pluie torrentielle ne s’arrêtera jamais !
Me voici maintenant collé au pare-brise, tel une ventouse,
Je glisse tant et plus, d’un côté, puis de l’autre, sans m’essouffler. Je tiens bon !
Ben quoi ! il faut bien que j’aligne des longueurs, sinon, à quoi servirai-je ?
Gauche, droite, gauche droite….il me faut coûte que coûte repousser cette pluie tambourinante ; elle se vautre par gros paquets sur le pare-brise et dégouline, lamentable,
le long du capot.
Soudain surgit une énorme branche d’arbre ; elle se cogne contre le pare-brise ; l’intruse fait son entrée dans ce va-et-vient agité et bruyant. Je redouble d’effort.
Loin de me désarçonner, la branche est aussi vite chassée.
Pas question de me laisser perturber, ne fusse que par une seule brindille, des grenailles errantes et autres avatars. Je veux poursuivre mon battement sans faillir.
D’ailleurs… le champ n’est-il pas libre grâce à moi ?
Je sais faire preuve de dextérité … et malgré tout, il me faut redoubler de vigilance.
Je poursuis mon rythme effréné ; continuant sans relâche ;
gauche, droite…gauche, droite …gauche, droite…
Soudain une mosaïque de petits cristaux en verre vole en éclats, sous l’effet d’un projectile venu taper durement le pare-brise . Celui-ci s’effeuille instantanément.
Paniqué, je me heurte violemment à chacun d’entre eux et les envoie dans les décors.
Ouf ! que d’essoufflement …
Un trou béant se trouve désormais devant moi.
Contraint d’arrêter ma course effrénée, je respire enfin.
Devant moi s’offre désormais un beau visage ; un brin triomphant, il pointe son nez à l’air libre, humant les senteurs d’une atmosphère chaude et humide.
Quelle ondée troublante de sensorialité ! J’en suis encore tout décoiffé.
Inutile désormais de battre mon plein.
Une nouvelle place me sied aux côtés d’un pilote chevronné.
Mes balais rangés, je retrouve le calme et la sérénité.
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Posté le 17.05.2007 par clameurs
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Dans la nuit, j’entendis cette voix rauque, très lente et sourde qui murmurait une musique de mots à peine audible, psalmodiés et mon attention était totale.
« Je ne veux pas parler, je ne veux pas que tu m’entendes mais que tu me devines.
La nuit est si chaude, mes doigts dessinent des arabesques lentes dans l’eau tiède. Ce ballet lisse que je danse les yeux fermés..
Peut-être une lumière sous mes paupières closes. Nous sommes gigognes mêlés.
Je connais tes goûts, les heures qui rythment tes faims, tes rires et tes pleurs, l’eau encore qui allège ton corps et le mien.
Je sais tout de tes respirations, des assonances de ton cœur qui bat et nourrit le mien de ses lenteurs, de ses rapidités. Elles font écho dans mon sang.
Là ce sont mes pieds ou mes mains qui te frôlent, ton corps réagit à mes mouvements. Ils te surprennent et t’enchantent.
Tu es si belle, je te devine dans le noir. Reste cachée le temps qu’il faudra, laisse moi deviner ce que je ne connais pas.
Je découvre le temps d’attendre, il s’étire sans fins, je ne veux rien savoir du début et de l’ultime.
Ne te méprends pas sur ma béatitude, tu l’as rencontrée, souviens-toi, tu as eu ce sourire ineffable. Tu as vécu ce moment là, cette existence si intime, solitaire mais double. Tu as vécu ma vie. Hier, aujourd’hui, de main sont des mots que je ne connais pas. Aube et crépuscule ont la même valeur tonale. Tout en moi se précise et grandit. C’est à toi que je le dois. Tu le verras, tu me regarderas dormir, tu me voleras cet instant d’abandon où je t’appartiendrai. Tes lèvres à cet instant souriront.
Aujourd’hui, je m’abandonne au bonheur purement intériorisé d e ne rien savoir de l’ailleurs, de n’écouter de toi que ta voix qui me berce dans ce cercle d’amour, tu me parles et je t’écoute et je m’endormirai.
Je ne connais rien de cette heure où mes pleurs couvriront les tiens, cette minute où tu me donneras la vie. Quand mon regard captera le tien. »
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Posté le 13.05.2007 par clameurs
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Posté le 14.03.2007 par clameurs
Extrait de « Gaspard »
Gaspard
« Gaspard, ferme la bouche, tu vas avaler des mouches »
Gaspard, c’est la tête de Turc du maître. Quand il est après Gaspard il nous laisse tranquille.
« Gaspard, comme tu l’aimes l’ouvrir cette bouche, viens donc réciter la leçon »
Nous, on la ferme cette bouche, notre bouche et on baisse la tête.
Gaspard, il est dans le fond de la classe et je ne le vois pas. Mais je l’imagine : Assis, la bouche ouverte, comme étonné, surpris. Dans mon esprit, il est assis la bouche ouverte, il ne respire même pas ; Les mouches viennent se poser sur le bord de sa bouche, chacune sur une dent ; Et quand il entend le maître : Gaspard, ferme la bouche, tu vas avaler des mouches » Alors il la ferme tout simplement ; Et les mouches s’envolent.
Oh ! Pas toutes, il doit en avaler une de temps en temps.
« Vous imaginez ? Non ! Je ne crois pas ! Car aujourd’hui il n’y a plus de mouches…
Histoire d’un enfant de 6 ans
Noël, le ciel est rouge, vraiment bizarre pour cette période de l’année. Mais Noël n’est il pas bizarre par essence : Il se passe tant de choses surprenantes et tant de gens en attendent un miracle que plus rien ne devrait plus nous sembler bizarre ce jour là.
Ce soir le père Noël va passer et le petit garçon est assis face au sapin. Il attend depuis des heures. Enfin le soleil se cache derrière l’horizon et les guirlandes se mettent à briller de tous leurs feux, clignotantes. Elles plongent de temps à autres la pièce dans une obscurité étrange.
Le petit garçon assis en tailleur regarde fixement le sapin attendant son cadeau. Au 7ième coup de minuit, voila le noir absolu. Au 12ième le père Noël est là brillant comme un Transparisi, les yeux rougeoyant
Le petit garçon est satisfait et le regarde :
« Enfin ! Tu es là !
- Tiens voila ton cadeau.
- Eh, c’est tout petit !
- Mais c’est ce que tu as exigé. N’est ce pas ?
- Oui, c’est vrai.
- Alors salut ! »
Le petit garçon attrape la boite minuscule surmontée d’un énorme ruban. Il en avait rêvé depuis si longtemps…
Précipitamment Il ouvre et plonge immédiatement sa main dans sa bouche pour ajuster la dent: La dent magique.
Il était donc une fois un petit garçon de 6 ans qui avait une dent magique.
Quand il mangeait quelque chose, au lieu de faire comme vous et moi, il l’approchait de sa dent magique. Ce petit bout de pomme ou ce morceau de pain au contact de la dent magique se transformaient immédiatement en bonbon. Un bonbon sucré, doux, merveilleux qui lui procurait un plaisir permanent dont il profitait à chaque moment, tous les jours de la semaine, toutes les semaines du mois et ceci depuis des années.
Il avait tout essayé, toute la gamme permise par cette dent miraculeuse : le Pimousse, la fraise Tagada Haribo, toute la gamme des malabars, menthe, tutti etc., les Michokos, les Kremas, les Werthers original, les Ricola, Les vichy à la menthe, à l’anis, au citron, les Michoko etc. Une liste complète serait impossible à établir et remplirai plusieurs volumes.
En fait il ne mangeait plus que çà tellement il adorait les bonbons. Avec cette dent magique il vivait le summum du bonheur pour un gourmand.
Mais attention on ne mange pas ainsi impunément des bonbons à longueur de journée…
Finalement, le petit garçon de 6 ans eu la bouche pleine de caries et il fut bien obligé d’aller voir un dentiste.
Allongé sur le dos dans le fauteuil du dentiste il ouvre la bouche. Les dents bien alignées sont noires, pourries, usées, cariées jusqu’à la gencive.
« Vos dents sont en très mauvais état. Je peux les réparer. Mais, mon petit, si je les soigne tu vas avoir mal, très mal. Mais tu as de la chance, j’ai une autre solution. Si tu me donnes ta dent magique, toutes tes dents guériront dans la minute et tu n’auras plus mal. Au contraire si je te les soignes tes affreuses dents tu vas endurer une souffrance terrible. Tu vas avoir très mal ! Alors choisis !
Le petit garçon imagine déjà le dentiste son mini marteau piqueur à la main. Il a un rire démoniaque et creuse dans la pulpe de sa dent, celle qui est en bas à droite. Le bruit est strident, sa mâchoire vibre atrocement jusqu’au moment où l’engin touche le nerf. Une douleur atroce, inimaginable et violente irradie tout son corps et le dentiste la bouche grande ouverte, les dents complètement en désordre et totalement pourries, le pus coulant en abondance de ses dents dit ricanant : C’est la première ! Passons à la suivante !
Pour boucher la dent le dentiste prépare un produit bizarre. Il est rouge comme la lave. Il va couler cette matière imprévisible dans la dent qui si elle résiste sera immanquablement transformée pour la vie faisant de sa mâchoire, la plus vilaine mâchoire de toute la classe.
Le petit garçon n’a pas envie de souffrir. Il ne veut pas endurer cette épreuve pour réparer toutes ses dents une à une. Mais il adore les bonbons. Il est triste à l’idée de ne plus pouvoir en manger. Il réfléchit longuement. Alors il demande au dentiste :
« Si je vous donne ma dent magique alors je ne pourrai plus déguster de bonbons. Donner moi quelque chose à manger pour que je puisse en profiter une dernière fois, juste une dernière fois...
- Mais oui, mon petit, tiens ! attrape le bout de pain qui est sur le bord de mon bureau !
- Mais ? Ce morceau de pain ? Ce n’est pas possible !
Au bord du bureau couvert de poussière, sur la droite du tas de dossiers jaunis par le temps qui s’apprête à tomber, au milieu d’ un désordre indescriptible, abrité sous des toiles d’araignée se trouve un morceau de pain sec et rassis qui attend ici depuis des années. Deux petits vers pointent leurs têtes et la remuent tranquillement en indiquant que l’endroit est déjà habité.
Le petit garçon s’approche. Juste derrière le morceau de pain, cachée par les toiles d’araignée et la poussière qui les recouvre se trouve un énorme arachnide velu à souhait, les longues pattes étendues, il s’étire. Il vient juste de se réveiller et se déplace lentement menaçant.
Ce morceau de pain est vraiment repoussant et le petit garçon a un haut le cœur. Il entend le dentiste qui lui répète :
« Si je te soigne les dents tu vas vraiment avoir mal, très mal. Alors choisis ! »
Le petit garçon n’a pas du tout envie d’avoir mal et il ne veut pas subir cette épreuve. Il voudrait bien goûter une dernière fois un bonbon. Il en rêve, il soupire. Enfin, il tend la main. Elle tremble. Il saisit le morceau de pain. Il le soulève et l ‘approche de sa bouche.
Le premier ver touche la dent magique et se transforme immédiatement en un petit bonbon au goût de fraise des bois fin et savoureux qu’il déguste avec un contentement extraordinaire. En touchant la patte de l’araignée, elle se transforme en un Marshmallow couvert de sucre glace parfumé à la framboise qu’il avale avec une bouffée de plaisir; une sorte d’allégresse intense parcourt tout son corps. Il dépose dans ses muscles des hormones qui le mettent dans un repos, une relaxation totale et le prépare à un sommeil réparateur peuplé de rêves merveilleux.
Le dentiste le rappelle à la réalité :
« Si je te soigne les dents tu vas vraiment avoir mal, très mal mais si tu me donnes ta dent magique les autres guériront immédiatement »
Le petit garçon comprend qu’il n’a pas le choix. D’une voix triste et affaiblie, il dit :
« Allez y. Prenez là ! »
Le petit garçon a la bouche ouverte et le dentiste une pince à la main commence à tirer sur la dent. Il tire, tire. Pour mieux l’extraire il monte sur les genoux du petit garçon et tire de toute sa force. Mais on n’arrache pas une dent magique comme çà. Elle résiste... Pendant une heure, il ‘échine et sue à grosses gouttes, tirant, poussant en grognant méchamment.
Le dentiste épuisé, déçu le regarde :
« Non, je ne pourrai pas l’arracher comme çà cette dent magique. Il va falloir utiliser des moyens plus radicaux ! »
Il ouvre une porte derrière laquelle se trouve tout un fatras de matériel de chantier.
Le petit garçon ouvre des yeux désespérés.
« Ça ne sera sûrement pas nécessaire », dit une voix forte derrière lui. Ce n’est pas le dentiste qui parle mais un homme qu’il reconnaît à ses yeux rougeoyant et à sa silhouette brillante comme un Transparisi. C’est lui qui était venu cette nuit de noël il y a plusieurs années et qui lui dit :
« Il n’y a qu’une seule solution si tu veux guérir tes dents, tu vas devoir promettre de ne plus jamais manger de bonbon. Sinon… il peut te les soigner…
- Non, c’est OK. Pas de problème, je ne mangerai plus de bonbons, jamais plus. C’est promis !
Alors, Il lui prend la dent dans la bouche sans aucun effort, la glisse dans une boite minuscule, ajuste un ruban énorme et dit :
« On ne sait jamais, çà peut encore servir… Allez souris ! Tu es guéri. Regarde toi dans la glace.
- Oh, mes dents. Elles sont blanches, belles, parfaites. Oh, merci. Mais ? Ma dent magique, elle a disparu !
- Mais tu ne devras plus manger de bonbons, sinon… » Et sur ces mots, il disparaît.
Le petit garçon ne mangera plus de bonbons. Il a compris. La dent magique a disparu, ses dents sont parfaites et n’auront jamais de carie. Mais il gardera une toute petite anomalie : les mouches, oui les mouches, elles viendront les mouches elles aimeront se poser sur ses dents.
Et il entendra longtemps:
« Gaspard, ferme la bouche, tu vas avaler les mouches. »
Posté le 11.03.2007 par clameurs
La jeune fille aux capuches
Récit d’une brève rencontre ; oh peut on appeler cela une rencontre, ce fugitif instant où deux paires d’yeux se croisent, échangent une interrogation muette et comme désespérée, puis comme les derniers éclats d’une étoile qui se meurt, retournent à jamais dans l’indifférence grise du petit matin…..
7h48 ; par quel hasard retrouver dans un train une jeune fille qui vous a ému un matin, quelques jours auparavant ? lorsqu’il y a, en ces jours de semaine et à ces heures de pointe, un train toutes les dix minutes, une douzaine de wagons bien remplis ; comment la retrouver, et si par miracle il la retrouvait, par quel miracle s’asseoir à ses côtés, ou mieux, en face d’elle, pour mieux la dévorer du regard, à la dérobée, bien sûr ….
7h49, miracle, elle est visiblement abonnée à son siège comme autrefois les bigotes réservaient leur prie-dieu au premier rang de l’église, juste devant monsieur le curé….. tout de même, se retrouver juste en face d’elle, la situation rêvée, idéale, et sur une banquette de quatre où, étonnante coïncidence, personne n’occupe les deux sièges contigus, comme si chacun avait pu en soi-même deviner que ces retrouvailles devaient se passer sans témoin, dans l’intimité blafarde du lever du jour.
Il faut dire qu’il n’avait pas eu grand mérite à la trouver : même wagon, même heure, même place, et mieux encore, mêmes vêtements, des vêtements qui donnent envie de réchauffer ce frais petit minois emmitouflé dans une tenue de sport d’hiver bariolée et chou au possible ;
Cette fille l’émeut visiblement, si fragile dans ce monde de brutes, ce monde de cadres qui partent au boulot exercer leur sévère mission sans un regard vers ce qui représente la fragilité de notre univers, des brutes dont combien ont finalement peut être un cœur d’artichaut aussi tendre que le sien ? Elle porte, et cela l’a de suite frappé, une harmonie magique de couleurs et de texture entre un bonnet, un gros bonnet de grosse laine multicolore, une longue écharpe et des gants du même ton. Et par-dessus le bonnet, deux capuches, oui deux capuches superposées en un unique assemblage de trois couches par-dessus un adorable petit minois à moitié mangé par de longs cheveux blonds qui laissent néanmoins apparaître, comme des perles perdues, deux yeux délavés et une lippe boudeuse.
La semaine dernière déjà, elle portait ce même attirail ; l’hiver est doux, elle ne porte donc pas ces protections contre le froid ; s’est elle lavé les cheveux, peut être n’a-t-elle pas eu le temps de les sécher, oui c’est cela, elle cherche certainement en s’emmitouflant ainsi (quel beau mot, s’emmitoufler, si a propos, on a envie de se pelotonner dans sa couette rien qu’en l’écrivant) à accélérer le rythme de séchage ; à moins que ce ne soit un appel, un appel déguisé d’une jeune fille qui se noie et cherche désespérement à attirer le regard, à provoquer, par une tenue décalée, mais sans exposer son corps aux regards ?
Tempête sous un crâne : que dire, que faire, la prendre dans ses bras pour la réchauffer, lui écrire un petit mot, mais comment le lui passer, et que mettre dessus : mademoiselle, voulez vous que je vous réchauffe ? ou juste essayer d’attraper son regard, lui sourire, tenter de lui faire passer le message que derrière le costard - cravate, derrière la mallette et ses dossiers, il y a aussi un homme qui se comporte en ce moment aussi timidement qu’un jeune homme de son âge ; mais au fait, quel est son âge, et que fait elle dans ce train qui nous amène à la Défense ? Elle ne va pas travailler, ce n’est pas une tenue pour travailler cela, sauf si c’est un stage, oui un stage de fin d’études peut être … A moins qu’il ne s’agisse d’une étudiante, oui une étudiante en université, oui, dix huit, dix neuf ans, probables ; il en a le double, vers quels chemins tortueux son esprit ne s’égare t’il pas devant cette Lolita dont il pourrait être le père…. Oui, pas sain, pas méchant certes mais pas sain, on sentirait presque cette atmosphère qui préside dans Mort à Venise où le narrateur croise dans l’ascenseur de l’hôtel le jeune garçon gracile, à ceci près que ce garçon était, lui, en maillot de bain…..
Grand soupir, il est sans doute préférable de se plonger dans la rédaction d’un passionnant mémo dont il a bien sûr déjà perdu le thème; rester concentrés, allez un dernier regard, hop, furtif, oh zut il a croisé le sien, son regard était probablement déjà celui du cadre sans pitié, à moins que ce ne soit celui du chasseur, elle n’ y a vu ni amour, ni beauté, ni demande, ni supplique, elle a vite détourné la tête, elle s’était trompée probablement, cet homme que voilà n’était vraiment pas celui qu’elle avait imaginé entre apercevoir tout à l’heure quand il la dévorait des yeux et qu’elle faisait semblant de lire 20 minutes.
8h 15, Paris la Défense, il fait tomber son stylo, semble t’il pas exprès, elle le ramasse, le lui tend, leurs yeux se croisent à nouveau, il lui dit merci, sourit, la foule les emporte loin de l’autre et lui reviennent à la mémoire ce texte chanté par Maxime le Forestier :
« je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qu’on ne retrouve jamais
S’il-vous-plait, si vous croisez un jour une minette avec un bonnet et deux capuches, c’est certainement elle ; ne soyez pas timides comme cet homme ; donnez lui un petit papier avec son numéro de portable où il y aura écrit : « appelez ce numéro, dites que vous êtes la fille aux capuches, vous aurez en ligne un homme tombé fou de vous ».