21 Focalisation
Posté le 18.03.2008 par clameurs
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L'odeur des bords de mer
Mathilde roula des heures sans s’arrêter, le regard résolument fixé sur la route qui défilait. La nuit était tombée depuis longtemps lorsqu’elle arriva à destination. Très loin, elle entendit la mer et le bruit des rouleaux sur la plage.
Dans la maison de vacances, Claire sa sœur aînée l’attend avec les enfants. Comme chaque année, Claire passe l’été dans la maison familiale, les cousins se retrouvent là chaque année pour mélanger leurs histoires d’enfants, et plus tard d’adolescents avant de devenir adultes, un jour.
Généralement, Mathilde aimait sentir dès son arrivée l’odeur de la maison, pénétrer dans le jardin en respirant les effluves un peu salées venues du bord de mer, entendre le jacassement lancinant des mouettes. Ce soir-là pour la première fois sans doute depuis toutes ces années, elle pénétra dans la maison sans même la regarder, la tête encore pleine de son périple dérobé et le cœur en berne.
Claire est installée dans le salon face à l’immense baie vitrée. Son mari Paul est comme très souvent absent, obligé de rester à paris pour affaires dit-il. Les enfants poussent des cris stridents en courant autour du mobilier mis en péril par leurs mouvements trop brusques. Claire sourit, particulièrement sereine comme toujours. Quel que soit le jour et l’heure, Claire affiche en permanence ce sourire énigmatique qui énerve souvent Mathilde. Ce soir là le sourire de Claire, lui apparait totalement incongru. Les quatre enfants, surexcités à l’idée de l’arrivée attendue de Mathilde, viennent d’un commun accord de monter sur les canapés qu’ils se mettent à déglinguer sans scrupules en entonnant un joyeux anniversaire tonitruant et éraillé à son intention. On fêtera ce soir-là les 35 ans de Mathilde.
Claire n’a cessé de puis le milieu de l’après midi de tenter de joindre Mathilde sur un portable resté aux abonnés absents. A force de tomber sur la messagerie de sa sœur, elle a fini par s’inquiéter. Lorsqu’elle entendit la voiture s’arrêter enfin devant le perron de la maison, elle ne put s’empêcher de pousser un soupir de soulagement. Mathilde est si étrange parfois, si bizarre, si différente de ce que je suis, pensait-elle. Elle se trouve toujours là ou on ne l’attend pas et jamais quand elle devrait y être. Claire avait beaucoup d’affection pour sa petite sœur, même si elle ne comprenait pas toujours ce qu’elle appelait fréquemment son côté loufoque. Ce soir-là, lorsque Claire aperçut Mathilde sur le pas de la porte, son sac à dos tout de travers et son imperméable jeté sur l’épaule à la va-vite, la mine fermée et le regard vague, Claire sut immédiatement que quelque chose venait d’arriver, allait de travers, qu’il y avait un problème, de ce genre de choses qui gâche une soirée, fiche une ambiance en l’air – ce genre de choses qui reste dans la tête plusieurs jours avant de s’en retirer, ce genre de mal être qui s’installe insidieusement. Claire connaissait suffisamment Mathilde pour sentir poindre son désarroi, entendre ses paroles au-delà du silence, percevoir sa fragilité et savoir que sa vie était en guerre, ce soir d’anniversaire.
Les enfants de Mathilde, suivis de près par leurs cousins, s’en étaient retournés à leurs jeux, désertant le canapé quelque peu délabré, laissant les adultes dans leur monde, avec le sentiment diffus qu’il se passait quelque chose d’étrange.
Mathilde rejoignit le canapé laissé à l’abandon et s’y affala. Claire la regardait, et tout en lui adressant quelques banalités, revoyait devant ses yeux danser le visage de sa sœur, bien des années auparavant. Mathilde, si petite, qui faisait vibrer le monde autour d’elle. Leur père, la main posée sur l’épaule de Mathilde certains soirs d’été quand le soir se posait sur le jardin. Mathilde, un peu plus grande, la balançoire et ses éclats de rire quand elle pensait atteindre le ciel qu’elle n’atteignait jamais. La détresse de Mathilde quand elle n’arrivait pas à mener à bien ses chimères ; ses poupées tout en vrac sous un cerisier en fleurs et ses courses sur la pelouse, parfois à bout de souffle. Mathilde, encore si jeune, impassible devant le cercueil de leur père, ses larmes presque sèches qui coulaient une à une en silence, et sa main dans la sienne qui lui serrait les doigts au point de la rendre inerte, frigorifiée, comme morte à son tour. La voix de Mathilde et ce murmure presque inaudible «salut papa», comme elle aurait dit «salut mon pote» à n’importe quel vague copain, avant de s’éloigner, vacillante, du cercueil porté en terre sur cette allée d’un cimetière de campagne, tellement inondé de fleurs en ce jour de printemps.
Claire a soudain la tête qui se met à tourner et pense qu’il va bientôt falloir dîner. Paul n’est pas là, mais téléphonera surement plus tard dans la soirée. Les enfants jouent et se racontent des histoires. Mathilde s’étale de plus en plus dans le canapé, la tête nichée dans les coussins, et brusquement réclame un verre de blanc pour fêter son arrivée, celui qu’elle préfère, celui qui a été de tous les anniversaires et de toutes les fêtes, celui qui lui appartient. Claire pense au gâteau qu’elle a préparé, aux bougies déjà prêtes qui attendent d’être soufflées, aux dessins préparés par les enfants scrupuleusement tout au long de la journée et a Paul qui n’a toujours pas téléphoné. Elle se lève pour aller chercher une bouteille dans le frigo et sort deux verres du placard. Elle regarde Mathilde qui sourit enfin et garde son secret. Mathilde a 35 ans ce soir.
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Posté le 18.02.2008 par clameurs
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Tout au bout du village [...], à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux, s’élève une jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée. Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil… Deux rameaux de vignes grimpent à la façade et vont s’épanouir jusque sous le toit. Erckmann-Chatrian, Contes des bords du Rhin
Thèrèse : description narrativisée
B -
Il est arrivé, enfin.
S’asseoir une minute, au petit bistrot du village, boire une bière, il a si soif ! Le patron ne le reconnaît pas, c’est vrai qu’ il est sale, sa barbe date d’au moins quinze jours, au camp, la seule douche était prise d’assaut. Mais, cela ne le gène pas : il sait que là-bas, tout au bout du village, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux, s’élève la jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée. Sa grand-mère, elle, le reconnaîtra il en est sûr, malgré ses années de captivité. Le chien aussi dont les aboiements joyeux feront s’envoler les pigeons qui, toujours, tourbillonnent autour. Pour le dîner, sa grand-mère attrapera une des poules qui se promènent le long des haies. Comme le gamin d’autrefois, il ramassera une pierre à jeter au coq perché sur le petit mur du jardin afin de sonner le réveil…Le raisin des deux rameaux de vignes grimpant à la façade et s’épanouissant jusque sous le toit, sera-t-il enfin mûr ?
Focalisation 0
«Hep, jeune homme, j’ai pas que ça à faire, moi !»
Il sursaute. A coté de lui, le patron s’impatiente.
«Excusez-moi, une bière, s’il vous plaît.»
Jeannot s’éloigne en grommelant : «Ouais, pas que ça à faire… Et en plus, il pue ! D’où qu’il peut bien venir, celui-là ?» Mais il se souvient, dans le dernier N° de « Région du Centre », il y avait un article sur le retour des prisonniers et des photos, tous sales, qu’ils étaient… et fallait voir les barbes ! La mère Julien, son petit-fils, il était prisonnier… L’autre jour encore, elle était venue aux nouvelles et elle pleurait : »Jamais je le reverrai, mon p’tit gars, mon Pierrot !» « Mais si, qu’il lui avait dit, à la mère Julien, faut pas se décourager comme ça. Le journal, il disait qu’il y en a même en Russie, faut bien leur laisser le temps, aux militaires, de les ramener.»
Alors, Jeannot se retourne : mais oui, ce doit être le Pierrot ! « Qu’en penses-tu, Jules ? Tu vois le jeune homme là-bas… Ca te dit pas quelque chose ? …Et, Jules, réveille-toi, j’te parle !«
Il est réveillé le Jules, mais il ne bronche pas le Jules … Non mais ! On ne dérange pas les gens comme ça. On a ses habitudes, merde ! Mais c’est pas commun, un jeune au bistrot, à cette heure…Et, Jules fait un gros effort pour regarder derrière lui : Bien sûr que ça lui dit quelque chose. Il peut pas se tromper, c’est bien le p’tit garnement qui lançait des cailloux à ses poules et qui lui chapardait ses cerises. Ben, en voilà une qui va être contente, la mère Julien. Tout ce qu’elle a fait pour le gosse, après la mort de sa fille engrossée par un journalier qu’a foutu l’camp sans laisser d’adresse, sans même savoir.
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