17 Personnage exceptionnel
Posté le 21.12.2007 par clameurs
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François
François était le petit dernier de la famille, entouré de quatre sœurs et trois frères qu’il réunissait régulièrement chaque été au Moulin, pour la fête du 15 Août.
Je l’ai toujours connu élégant, vêtu d’un costume gris remonté sur son ventre à l’aide d’une ceinture de cuir couleur noire ;
Il ne s’autorisait à tomber la veste que l’été, lorsqu’il s’apprêtait à entamer les travaux d’entretien de son Moulin, tels que peinture du balcon au salon, de la balustrade à l’entrée,
ou, plus périlleux, les ardoises du toit qu’il fallait remplacer de temps à autre du fait des intempéries d’un hiver long et rigoureux.
Tout le monde s’agitait autour de la Meunière, mais François, lui, du haut de sa stature imposante ne s’énervait jamais ; il savait faire preuve d’un calme olympien alors que son Moulin retentissait de mille et un petits évènements qui se manifestaient tout au long de la journée : Courses en montagne avec départ à la fraîche à 4 heures du matin ; victuailles à aller chercher au marché ; draps fraîchement étendus au soleil ; jeunes babillards à emmener au bord du torrent pour s’ébattre ou faire des ricochets….
Imperturbable, il admirait du haut de son balcon la chaîne des montagnes qui s’étendait à perte de vue et songeur, se demandait quel temps il ferait le lendemain. Son baromètre avait beau afficher « temps variable », François était sûr de pouvoir continuer ses travaux de peinture encore quelques jours, sans craindre la moindre goutte de pluie.
Il était plein de panache, ce François, lorsque, rentré de vacances, il s’attelait à la tâche de ses camarades de promotion de l’ X, préparant le bicentenaire de la Révolution Française et sa réception prévue à l’orangerie du Château de Versailles, en tenue d’époque.
Deux invitations étaient ainsi chaque année réservées à l’un ou l’autre de ses petits enfants qui s’empressaient de rallier le Bal de l’ X dans un cadre somptueux choisi pour la circonstance où se mêleraient escarpins scintillants et bicornes renversants.
Alors, ce Bal, c’était bien ? nous demandait-il doucement
Question brève mais attentionnée, tel était ce François, patriarche discret et généreux, soucieux de préserver tout autour de lui calme et sérénité.
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Posté le 17.12.2007 par clameurs
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Une idée de Monsieur Gaudillat
Monsieur Gaudillat était un homme de laboratoire et pourtant il avait un défaut : Jamais il n’avait pu mener une expérience à son terme. Il écrivait un protocole, démarrait l’expérience et puis chaque jour il remettait le protocole en question, il le changeait et bien sûr, à la fin, le résultat ne voulait plus rien dire.
Ca se savait et pour éviter que çà ne continue, on l’avait donc bombardé « responsable du bureau comptabilité matières ». C’était un job où son prédécesseur avait fait une grave dépression, avait divorcé et puis s’était finalement suicidé de la façon la plus horrible qui soit en se pendant avec une corde trop courte qui l’avait fait agoniser pendant une journée entière sur la pointe des pieds.
Ce métier était cauchemardesque : il fallait gérer un stock de produits vivants mais qui mourraient sans prévenir. Ils arrivaient couvert de déchets, il fallait les sécher, les nettoyer, les transformer en usine et puis les attribuer à des clients dans le monde entier. Bien sûr quand ils arrivaient chez les clients après parfois un mois de mer dans des conditions difficiles, ils fallaient qu’ils soient bien vivants mais aussi plein d’énergie. Et rien n’était moins sûr si vous n’aviez pas l’intuition nécessaire pour choisir les lots d’individus capables de résister à de telles conditions. Quand çà n’allait pas il se faisait incendier par les commerciaux et les réclamations arrivaient à une cadence inconnue jusque là.
Pour gérer tout çà, le laboratoire faisait quelques contrôles de qualité, mais peu car cela coûtait trop cher. En conclusion, il fallait prendre de multiples décisions avec seulement 25% des informations indispensables pour ne pas se tromper.
Avant de prendre ce rôle, Monsieur Gaudillat avait proposé un millier d’idées pour faire mieux que son prédécesseur. Mais maintenant qu’il y était, il détestait ce boulot impossible à vivre pour un homme sans l’instinct nécessaire et tout le rationnel qu’il avait imaginé s’était évaporé immédiatement. Il ne dormait plus et chaque jour à vivre était devenu un cauchemar, une horreur. Cela commençait au réveil par une peur sournoise, l’affolement grandissait doucement et se terminait par une peur panique quand il franchissait les grilles d’entrée de la société. Il avait déjà perdu cinq kilos, son visage était livide et sur son front fleurissaient des rides profondes Pendant trente ans avant, il y avait bien eu un type curieux, qui avait le « don » et qui connaissait les mille astuces du métier mais il était mort par surprise, écrasé dans l’usine, lorsqu’un plancher trop chargé s’était écroulé sur lui. Il n’avait donc pas transmis son savoir–faire.
Ce Monsieur Gaudillat avait compris très vite que s’il ne voulait pas finir comme son prédécesseur, il lui fallait un adjoint aussi vite que possible. Il savait aussi que personne dans la société ne voudrait de ce job. Finalement un jeune ingénieur, qui vivait à 100km de là, impétueux, bien sûr inconscient, avait postulé et lui, contre toute attente s’épanouissait totalement.
Au bout de quelques jours il s’était trouvé dans son élément et Monsieur Gaudillat avait enfin poussé un soupir de soulagement.
Une nouvelle vie a donc commencé pour lui. Monsieur Gaudillat. arrive maintenant chaque matin de Versailles, en costume, toujours superbe, le menton haut et le buste conquérant à une heure où peu d’entre nous n’ont encore pris leur petit déjeuner.
Alors il se pose près de la machine à café pour montrer qu’il est là et exprimer ses idées. Il rencontre le PDG et tous les directeurs qui ne peuvent pas passer ailleurs pour rejoindre leurs bureaux.
Ce matin, il est 8H30, comme chaque jour, le voilà qui monte et s’assoit à son bureau en face de celui du jeune ingénieur fraîchement recruté. Les yeux dans les yeux, il commence à décrire avec force détails une nouvelle idée, géniale, surprenante, intéressante, toujours étonnante par sa clarté et sa justesse, une idée qui s’applique parfaitement à ce métier.
Il va alors oublier définitivement cette idée et chaque jour il va revenir encore avec une nouvelle encore plus surprenante et géniale. Cette idée, comme celles des jours précédents aurait fait le bonheur de tous les compétiteurs. Ils se seraient battus pour enlever Monsieur Gaudillat s’ils avaient su qu’il existait.
Nous sommes dans leur bureau. Regarder ce jeune ingénieur : Il admire ce bouillonnement d’idées, il écoute avec admiration et enregistre tous les détails, toutes les articulations qui vont en faire de cette nouvelle idée un succès. Elles vont faire la réussite de la société mais aussi la sienne.
Les dizaines d’idées habiles, subtils exceptionnelles s’accumulent en même temps que Monsieur Gaudillat s’étiole. Monsieur Gaudillat ne veut plus de ce job et il laisse son jeune adjoint prendre toutes les décisions, diriger les 27 personnes du département. Il rêve :
« Je voudrais retourner dans mon labo. Ecrire des protocoles d’expérience, les lancer, puis chaque jour les modifier pour les rendre encore meilleurs… »
Nous pourrions ajouter « Jusqu’à ce que les résultats ne veulent plus rien dire. »
Depuis 6 mois, chaque jour, Gaspard note une idée nouvelle, fantastique, toujours porteuse d’un progrès indéniable jusqu’à ce matin …
Il est 8H30 Monsieur Gaudillat n’est pas encore là. Bizarre ! Fabienne la secrétaire du patron entrouvre la porte. « Gaspard, peux tu venir voir Mr Duchenne
- Oui, bien sûr. Que me veux t’il ? »
J’entre dans le bureau. Gaudillat est assis en face du PDG.
« Gaspard, Monsieur Gaudillat viens de me donner une idée. Elle me semble bonne et elle te plaira. J’espère…
Il est retourné dans son laboratoire alors que Gaspard a pris son job. Habillé de sa blouse blanche, il tourne et virevolte au milieu des laborantines. Il a plein de protocoles en cours, plein de nouveaux concepts en tête. En un mot : Il est heureux.
Il va y rester encore 15 ans
Il n’a pas oublié Gaspard et il pense souvent à tous les mutations que ce jeune ingénieur a provoqué..
Il l’avait sélectionné.
Ah ce jeune ingénieur !
Exceptionnel !
Quel talent !
Incroyable tout ce qu’il a changé !
Ce jeune ingénieur est vraiment une mine d’idées !
Vraiment il n’aurait pas pu choisir mieux…
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Posté le 15.12.2007 par clameurs
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LE RIDEAU DE VELOURS
Il était une fois... un grand rideau de velours rouge.
Une petite fille immobile, stupéfaite, presque pétrifiée regarde déambuler de drôles de personnages vêtus de costumes bizarres irradiés de couleurs … personnages qui parlent fort, bougent dans tous les sens, pleurent parfois, rient souvent.
Costumes magiques si loin de la réalité….
Elle a 8 ans, peut être un peu plus et ne comprend pas toujours le sens des mots jetés là qui pourtant la bercent, la transportent, l’envoûtent ; des mots qui parlent de choses habituellement réservées au monde des adultes… l’amour, la guerre, la vie quoi.
L’enfant écoute partagée entre le rire et les larmes qu’elle essuie parfois discrètement avec sa manche.
Dans les années 70, planquée derrière l’immense et prestigieux rideau rouge de la comédie française, elle écoute les mots de Molière ou de Racine qui vibrent dans le silence.
Il est né le même jour qu’elle avec deux décennies d’avance, celui là qui l’emmène sur les chevaux d bois au jardin des tuileries, qui joue au ballon avec elle et qui dévore les mêmes glaces … il est là, parmi tous ces gens, , miraculeusement transformé en un personnage drapé de couleurs chatoyantes tout aussi fascinant qu’inquiétant..
Bien des années plus tard, l’enfant devenue adulte se souviendra de ce jour ou un énorme malade imaginaire, affalé dans un fauteuil débordant de dorures n’arrêtait pas de mourir ou de faire semblant ? Sa tête ,au visage très rouge, affublée d’une perruque blanche et poudrée avait fini par rouler et tomber en arrière sur le dos du fauteuil avant que l’assemblée n’éclate de rire et que le rideau ne se ferme.
Elle était figée, terrorisée comme on peut l’être à cette âge, ébahie face à cette scène invraisemblable
Elle ne comprenait pas si ce gros bonhomme était vraiment mort et pourquoi les gens rigolaient autant alors qu’il venait de mourir.
Il était apparu du fin fond des coulisses, l’avait soulevé de terre et conduit dans la loge de celui qui venait de rendre l’âme. Incrédule, elle avait vu ce personnage extraordinaire s’éjecter de son fauteuil, vociférer quelques mots d’une voix tonitruante et lui coller sur la joue un baiser de sa bouche ridée.
L’enfant s’est mise au fil de ces escapades à vouer une véritable vénération à la scène et au mystère du rideau rouge qui s’ouvre et retombe. Lui, il est devenu une sorte d’idole mêlée d’adoration et de crainte, capable de monter sur un manège en imitant un cheval au galop en même temps que de faire semblant de souffrir, de rire, de mourir, capable de lui faire croire à l’impossible.
Et pourtant, un jour d’un seul coup il a choisi de s’exiler, de tout quitter et s’en est allé vivre dans une campagne retirée bien loin des fastes et des paillettes de la vie parisienne.
Il savait sûrement qu’il ne serait jamais le malade imaginaire qui joue à mourir dans un fauteuil doré. Il disait souvent qu’il n’est pas possible de sacrifier une vie entière à des rôles de pacotille.
L’enfant qui écarquillait les yeux à la Comédie Française a grandi.
Il était une fois, une autre histoire loin du rideau de velours …
Une grande maison au cœur d’une campagne solitaire,
Un jardin en désordre, un feu de bois et des copains, des airs de guitare, l’odeur d’une cuisine de campagne, des boissons odorantes …
Il a moins de 40 ans à cette époque là.
Elle se trouve dans cette période de l’existence ou tout est encore possible, ou le temps s’étire indéfiniment, où les choix n’ont guère d’importance.
Il est lui sans doute à cet âge où le passé commence parfois à peser, cet âge où on parle de maturité. Si son adieu à la scène avait sûrement laissé des traces, celles qui mettent le cœur à mal, qui verrouillent un coin de rêve il reste toujours cet adolescent infatigable et insatiable.
Il s’est installé dans cette maison aux volets bleus qui en rappelle une autre, accolée la colline sous les brumes de San Francisco.
Il a les cheveux longs et une barbe qui disparaît parfois du jour au lendemain comme ont disparu les lumières de la rampe, les coulisses et ce semblant de gloire.
C’est maintenant un individu sans perruques ni costumes, sans plus de vers à déclamer qui a fait fi de sa passion, en oubliant peut être même le nom qu’elle portait.
Il a ouvert un magasin d’antiquités non loin de son village.
L’enfant est devenue adolescente. C’est le temps des premiers émois qui font que la vie de presque sans failles s’agite d’un seul coup et devient défaillante. Certains soirs le cœur se serre … quelques larmes perlent de ci de là … premières fois, premières peines, premiers doutes, premier amour qu’elle pense inconsolable.
Alors elle vient souvent s’asseoir autour de la table et planter son regard de gamine un peu perdue dans celui du héros de son enfance. C’est un havre, un royaume, une paix retrouvée. Ici, elle trouve les mots qui l’apaisent et la calment .
Ici , elle continue d’apprendre à grandir.
Au bout d’une longue soirée, il arrive parfois que son oncle vienne à évoquer ce temps ou le rideau rouge tombait tous les soirs, le murmure des coulisses et le malade imaginaire, ce temps ou le trac était un art de vivre , le temps des mots de Molière .
Dans sa voix il n’y a pas d’amertume, pas de regrets .
Parfois une douce nostalgie passe dans son regard .
La bas, dans la maison aux volets bleus, il y a des gens heureux.
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