08 La nouvelle
Posté le 20.12.2006 par clameurs
Pierre regarde Mathilde .
Mathilde regarde Pierre
Ils n’en finissent pas de se regarder.
Et Pierre n’arrête pas de parler
Le restaurant est plein de monde, de ce monde parisien d’un soir de semaine, monde bigarré et cosmopolite , amoureux transis sans doute, hommes et femmes qui parlent d’affaires et sûrement d’argent, amants d’un soir et histoires d’amour qui se croisent , se décroisent, retrouvailles et séparations, peut être ….
Parfois Mathilde n’entend plus la voix de Pierre à cause du brouhaha qui n’en finit pas
Ils ont vieilli tous les deux depuis la dernière fois
La dernière fois c’était il y a 25 ans
Une rencontre un soir sur un trottoir des halles et une amitié peut être un peu amoureuse --- ces instants passés, cinés partagés, éclats de rire , quelques larmes versées et confidences sans oreillers.
Et puis la vie, l’oubli, Pierre et Mathilde ont continué et le temps a passé, coulé et tout a disparu – sauf les souvenirs -
Pierre est là ce soir, revenu soudain, tempes grisonnantes, plus beaucoup de cheveux mais les lunettes toujours un peu de travers – Mathilde retrouve cette voix, celle là même qui lui parlait quand elle avait 20 ans et que souvent elle déraisonnait.
Tout vibre dans sa tête , Pierre qui séchait ses larmes de presque adolescente et qui l’engueulait quelques soirs – l’épaule de Pierre sur laquelle elle se posait –
Elle écoute dans ce restaurant bondé, ce soir là, cette même voix qui résonne au fond d’elle même .
Parfois elle a du mal à entendre
Il y a quelques jours, Mathilde n’a eu de cesse sans qu’elle sache vraiment pourquoi de retrouver Pierre- a un coin de rue, dans une boîte jaune elle a glissé son message, peut être appel au secours, peut être besoin de retrouver le passé, peut être rien , peut être tout --- elle ne sait plus – sur la boîte jaune il était écrit que son message partirait à 15 heures pour rejoindre Pierre – Mathilde ce jour là s’est sentie brusquement soulagée.
Elle a su que Pierre reviendrait de là ou il était et au bout de 25 ans d’absence
Le silence est rompu
Pierre est revenu
Elle est là , face à lui, accoudée à cette table de resto
Pierre a commandé un saumon à l’aneth et une vodka- elle n’arrête pas de fumer tout en mangeant sans doute quelque chose et guette son portable- Mathilde a menti pour aller revoir Pierre
« - et dans dix ans , tu as pensé a ce que sera ta vie dans dix ans ? tu attends quoi ? j’ai dix ans de plus que toi et je peux me permettre de te le dire «
statufiée, immobile, impassible et tirant toujours sur sa cigarette, certainement très pâle, elle écoute cette voix qui lui énonce avec ce sourire qu’elle n’a jamais oublié, ces vérités qu’elle se répète depuis des mois
vérités qui lui font mal mais qui sont les siennes, vérités d’une histoire qui s’écroule, de son histoire qui se fait la malle
et dans sa tête revient brusquement ce « Pierre dis moi la vérité « qu’elle a tant aimé, Pierre --- dis moi la vérité, rue de seine, dix heures du soir et le chapeau qui tombe
rue de seine, dix heures du soir
et tout se met à tomber
et Pierre énonce calmement la vérité , sans ambages et sans détours
« - quand je te vois là devant moi, j’ai envie de te dire de fuir, après ce sera bien trop tard – tu m’as sans doute appelé pour entendre cela »
oui, sans doute Pierre pour que je puisse enfin prendre le risque de ne plus jamais me retourner, pour que je puisse décider de tirer un trait sur une partie de ma vie, pour que mon histoire bascule,
oui je t’ai appelé Pierre
Mathilde revoit la boîte aux lettres jaunes et ce coin de rue --- avec la boulangerie a côté où elle est allée chercher sa baguette après avoir mis sa lettre
Le feu rouge qui clignotait et les voitures qui la croisaient
La vie qui continuait – et la boite jaune, appel au secours , Titanic qui se met à couler, naufrage, sans appel, terminé ---- je sombre
Pierre, dis moi la vérité
La vodka qu’il vient de terminer
La cigarette qu’elle vient d’allumer
Entend le bruit des voix autour d’elle, des gens qui parlent de la vie, de leur vie, d’argent , d’amour et de haine , les gens qui se lèvent et qui s’en vont ailleurs
Elle a la tête qui tourne un peu et envie de pleurer
Dans sa gorge tout se noue mais elle résiste
Il fait froid en ce mois de novembre et on grelotte sur le trottoir de l’avenue kleber, trottoir désert à cette heure là – le portable de mathlide n’a pas sonné
Pierre sur le trottoir et dans le froid prend Mathilde dans ses bras et la serre contre lui un peu comme on prendrait un enfant et dit, face aux arbres dénudés
« tu vois , on sent que les fêtes de fin d’année ne sont plus très loin, les arbres sont tout gelés »
Mathilde sourit --- ravale ses larmes --- les fêtes de fin d ‘année c’est dans un mois et les arbres sont déjà tout gelés – Pierre est là , près d’elle – histoire inachevée, amour amitié plusieurs décennies derrière, Pierre dis moi la vérité – boîte jaune au coin de la boulangerie, 15 heures ce jour la et l’avenue Kléber qui grelotte
Saumon a l’aneth et vodka et quelques cigarettes
Elle doit rentrer chez elle
Fonce jusqu’au pont de Neuilly et le portable se met à sonner
Pierre qui ne cesse de lui rappeler que la vérité et la vraie vie n’est pas très loin – au delà des arbres gelés
La voix de Mathilde se casse et dans la nuit du pont de Neuilly, elle sait que jamais elle ne se retournera- derrière elle la rue Kléber, devant elle la promesse d’une autre vie
En rentrant chez elle, Mathilde a un peu mal au cœur
Elle regarde sa maison et se dit simplement que cela lui fait drôle
Dans quelques temps elle ne sera plus là –
Le Titanic a définitivement sombré et Mathilde n’a plus envie de pleurer
« dans dix ans , Mathilde, tu as pensé à ce que sera ta vie ? »
elle a simplement ce soir là fermé la porte à clefs
merci Pierre
Posté le 19.12.2006 par clameurs
Ballade n°4 de Chopin
Suspension en vol
Il l’avait annoncé de manière impromptue : Arioso briguait la 17ème finale du concours des Grands Amateurs de Piano et nous conviait à ce rendez-vous annuel pour artistes et mélomanes avertis. Arioso désirait en effet se mesurer aux meilleurs et remporter le prix d’honneur parmi les cent autres pianistes venus du monde entier.
Il lui fallait maintenant organiser son absence et distribuer à son équipe quelques directives de sorte que l’entreprise n’ait pas à s’apercevoir ni souffrir le moins du monde de sa passion pour le Piano et que la performance qu’il s’était assignée pour mener à bien son projet demeurât intacte.
Quelques nouvelles alarmantes de son père l’obligeait à quitter la France pour quelques heures, juste un aller-retour, guère plus, afin de pouvoir se consacrer totalement à son travail au piano. Enfin, il lui fallait faire signe à ses nombreux amis et admiratrices susceptibles d’apprécier sa performance et d’être les témoins de cette fantastique aventure qu’il s’était programmée depuis longue date ; c’était une véritable épreuve, un nouveau défi à relever et une récompense qu’il escomptait après tous ses efforts que seule sa passion pour le Piano soutenait.
Hormis l’extrême beauté qu’il ressentait pour la musique de Chopin - certes, il avait voulu s’attaquer aux Variations de Goldberg qui correspondaient si bien à son tempérament –
Arioso avait à cœur de rechercher le meilleur doigté, les meilleurs professeurs consultés de-ci, de-là, à l’occasion de stages, pour étancher sa soif de progresser et par là-même accéder au royaume de l’Excellence et du Beau.
Avait-il suffisamment travaillé sa respiration ? l’aisance de ses mouvements ? la vélocité de ses doigts lui suffirait-elle pour remporter la Victoire ?…
Travailler dur ; se concentrer davantage ; écouter ; retravailler ; se faire écouter avec toute l’acuité nécessaire ; travailler jusqu’à ne plus sentir ses poignets ni ses doigts pleinement dissociés les uns des autres. C’est à ce prix qu’il y arriverait, pour sûr ; du reste, il avait emporté ses partitions au bureau ; là sur la table, il recommençait encore et encore jusqu’à ce que toute la virtuosité dont il était capable trouvât ses limites. Ainsi défilaient les pensées d’Arioso…..
Le moment était enfin venu pour Arioso de rentrer sur scène……le jury et son public l’attendaient … Fringant dans son costume sombre, Arioso avait réajusté son élégante cravate, ouvert les pans de sa veste pour plus d’aisance de mouvement et s’était au préalable assuré de ses doigts sur un piano chargé d’éponger les dernières sueurs.
Seul face à lui-même, Arioso posait enfin ses mains délicates sur le piano noir ; ses mains s’y reflétaient outrageusement jusqu’à en semer presque le trouble.
Quand soudain, Arioso se trouva comme hypnotisé par la Ballade de Chopin, ne sentant plus rien, ses doigts plongeant d’un bout à l’autre du clavier tels une arabesque en plein envol ;
tantôt en apnée, tantôt avec ses mains l’ immergeant dans les profondeurs des notes les plus graves. C’était inouï, Arioso était comme plongé dans les profondeurs abyssales d’un océan, ressurgissant tout d’un coup à la surface pour emporter son auditoire dans un ravissement sans égal.
L’émotion de la salle Richelieu était à son comble ; Arioso ressentait un immense bonheur l’envahir et après avoir salué son public non sans gravité ni fierté, il sortit.
Subitement, on entendit une sonnerie électronique retentir au loin, puis devenir insistante
avant qu’une main ne se précipitât enfin sur elle. Allô ! ….c’est papa. Je t’ai entendu jouer ; c’était magnifique ! si tu le permets, laisse moi emporter cette Ballade de Chopin ; Je la réécouterai sans cesse ; elle m’accompagne désormais.
De cet espace magique et unique qu’est la Musique, naît encore une fois ce sentiment fort où la passion, la virtuosité et l’émotion viennent se conjuguer pour ne faire plus qu’UN
ENVOL ABYSSAL.
Histoire d’un Talent, un soir de février 2006 à la Sorbonne
Posté le 18.12.2006 par clameurs
Déjà trois jours que J. attend son appel. Il ne sait plus que faire. Son esprit semble se vider lentement pour faire place à une sourde douleur. Ses tripes n’arrêtent pas d’émettre des borborygmes rocailleux. Plus de sommeil depuis des mois.
Ah, elle était toujours aimable, et parfois même souriante, mais la distance entre eux n’avait jamais été si désespérément immense.
J. tourne dans son crâne les dernières phrases de celle qui, il y a maintenant dix-huit mois, lui a signifié qu’aucun avenir commun n’était possible.
Qu’il y aurait toujours entre eux le « marquis » comme elle continuait à l’appeler. Cet homme, elle l’avait passionnément aimé et impitoyablement humilié. Et ce cadavre dans le placard l’empêchait à jamais de renouer des relations normales avec un autre.
Normal, normal, ce mot continuait à résonner : qu’est-ce donc que des relations normales entre deux êtres dont l’un s’est volontairement fait prisonnier de l’autre ?
Et si encore J. pouvait combattre l’autre, ce marquis inaccessible.
J. connaissait Edith depuis plusieurs années. Des relations « normales » de travail. Ils avaient eu à régler ensemble quelques cas difficiles et J. avait su faire apprécier son sens humain et sa générosité à Edith. Il lui avait toujours trouvé un charme carré, accentué par des tenues invariablement classiques. Edith n’était ni grande ni petite. Son sourire n’était pas rare, mais empreint d’une espèce de retenue froide assez désarmante.
Et un jour il l’avait croisée dans un couloir marchant comme un zombi. Et après quelques salutations d'usage entre eux, elle lui avait demandé de venir la voir dans son bureau. Là elle s’était effondrée. Son ami venait de se suicider. Plus de sourire froid, mais des yeux de chien battu, des traits ravagés par le souffrance.
Et un appel à l’aide : je ne peux pas rester seule ce soir !
Et J. était allé la voir, l’avait écouté parler de son « marquis », qui venait si brutalement, si inexorablement de rompre.
Et puis après l’écoute, il y avait eu les premiers gestes de réconfort. Elle lui avait demandé une nuit de présence, de chaleur. Et quelques jours après, cette chaleur s’était transformée en des étreintes. Et en quelques mois de relations amoureuses.
J. repasse ces épisodes, revient sur tous ces moments d’abord heureux, puis de doute, puis épouvantables quand il s’était aperçu qu’elle invitait d’autres hommes chez elle et surtout qu’elle ne voulait plus de lui.
J. a ce matin feuilleté le dernier annuaire du téléphone et machinalement il l’a ouvert à la petite ville où le « marquis » avait résidé. Et cherché son nom. Et trouvé son nom au « marquis ».
Aurait-il encore de la famille là-bas ?
J. prend le téléphone, forme le numéro. Une voix bien timbrée, chaude lui répond : « Marc Ister, à l’appareil. »
J. raccroche.