05 Objets tranche de vie
Posté le 28.08.2007 par clameurs
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LA NUIT D’UNE PENICHE A QUAI
Mon bonheur est dans le clapotis de l’eau, dans cette vie qui dépend de ses humeurs.
Mon désespoir dans le désarmement, moi démembrée, dépecée, désossée en matériaux allant du recyclage à l’irréccupérable, une mort éclatée. Dans ce cas, je haïrais les hommes qui le feraient après avoir vécu de moi avec leur désir de rentabilité marketée, je les vomirais.
Mon domaine est la Seine et celui des beautés qui l’accompagnent, j’ai droit au coup de blues de moi-même et à ceux de la vie des humains. Je suis Maître à bord. Bien sûr, j’ai eu des capitaines, des bons et des mauvais. Grâce à eux, j’ai appris et apprivoisé l’homme, j’en ai foutu un ou deux par-dessus bord.
Il ya du guignol dans la chute, dans l’immersion. Grâce à moi qui toujours flotte, le bruit chantant des vaguelettes et un coup de fraîcheur revigorant. Le bois et le métal dont je suis faite savent faire la différence entre les saisons.
La vie est sur l’eau, dans la nuit, ses lumières et ses aubes, en plein jour avec le soleil ou les nuages qui s’y reflètent.
Ce qui me fâche c’est de n’apercevoir que ce halo nocturne balançant en rythme, la poésie en serait-elle plus vraie dans l’illumination ? Une nuit, en remontant la Seine pour livrer mon chargement, j’ai vu la Tour Eiffel qui crépitait ses bulles de champagne. Ne riez pas, oui j’en connais le goût, une bouteille s’est renversée, pas mauvais.
Je déteste lorsque je suis à mon appontement voir ces bateaux-mouche qui se la jouent. C’est plein de braillards touristeux qui veulent se donner des émotions d’une nuit, alors que j’écoute ma musique aquatique. Vais-je les déranger lorsqu’ils écoutent Mozart ? Ces soirs là, mes moteurs sont en panne, et je suis berçée, roulée par la houle, un enfant dans les bras maternels.
J’appartiens à la nuit, à l’eau, au calme de toutes choses.
Je vois, j’entend les hommes dormir, je ne dors jamais. Les hommes s’essouflent et me fatiguent.
La fatigue, je la connais, mes pompes s’enrouent et mon moteur ne chante pas un rythme régulier.
Dans ces cas-là, je fais des clins d’œil au mécano. Si ce type me plaît ou non, si j’ai besoin d’une nuit à quai, je me mets en panne. Ce n’est pas toujours bénéfique, il peut y avoir des engueulades entre mariniers, c’est aussi de cette façon que j’ai appris le goût des alcools.
La torpeur règne à bord, et j’ouvre mes yeux à la lenteur.
A la beauté bleue de la nuit, d’Altaïr, Sirius, Orion quand il n’y a pas de pollution atmosphérique, aux lumières de la ville et à ses amoureux. Je découvre que les hommes, ces grands agitateurs factices, ont le goût du repos et savent se taire. En est-il dans le monde qui sachent entendre la musique de l’eau et celle du vent conjugués, je ne suis pas un être humain, je suis une péniche à quai.
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Posté le 22.01.2007 par clameurs
L’hospitalisation de la contrebasse
Aïe ! ma corde …..elle a pété !
Que vais-je faire sans ma corde « cinquième » ? …..
Elle me donne le « LA », elle swingue , elle me fait vibrer toute entière et quand je la caresse avec mon archet, elle envahit toute la salle qui est comme suspendue à mes lèvres …., en attente de la prochaine vibration .
[Dialogue] « J’ai vraiment besoin de toi ma petite corde « cinquième » , j’ai envie d’avoir toutes les cordes à mon arc , je désire ardemment t’entendre vibrer encore et encore pendant longtemps…Allons voir le luthier pour qu’il nous mette sur la voie, et que nous puissions nous retrouver le plus vite possible » .
Le luthier m’ ausculta avec le plus grand soin , me fit rougir en pinçant une à une toutes mes cordes et , arrivant à la corde « cinquième » , me dit avec la plus grande gravité :
[Dialogue] « C’est une hospitalisation qu’il vous faut , pas moins …dans le silence le plus absolu ….de telle sorte que vous puissiez à nouveau faire vibrer vos flancs au contact de vos cordes et de votre archet …. ; vous retrouverez , assurément , Madame la Contrebasse, votre bel élan sous le doigté subtil de votre musicien , qu’ il s’agisse de « pizicatti » furtifs ou de « glissando » à l’infini »
Abasourdie, je rentrai dans mon épaisse carapace capitonnée de velours rouge et là , j’attendis le moment fatidique où le luthier m’embarquerait pour l’hôpital.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, quelques heures après, arrivant en urgence dans ce lieu mythique de la Musique où tous les regards étaient tournés vers moi, à la fois pleins de commisération et de curiosité.
Quel était donc cet étrange et imposant instrument qui débarquait dans leur univers, pour se faire un ravalement de façade ? A coup sûr, il ne manquerait pas d’émettre un son lugubre qui les atteindrait au plus profond de leurs tripes, quitte à les faire chavirer.
Mais le luthier resta d’un calme olympien , observant tout autour de lui ce qui se passait , distribuant ses ordres à ses scalpels, sans mot dire, d’ un simple regard qui traduisait toute l’importance de l’opération : l’enjeu de sa réputation bien sûr , mais surtout , la recherche d’une vibration la plus sublime soit-elle , éminemment puissante et capable d’émouvoir tout ce beau monde resté quelque peu dubitatif.
Tout à coup, le scalpel s’immobilisa sur la corde « cinquième » d’où s’échappa un petit cri, lequel se transforma en plusieurs notes égrenées de-ci, de-là et se renvoyant les unes aux autres, tel un écho, au grand « dam » des autres instruments.
Venant ainsi d’être scarifiée, ma corde « cinquième » se mit de nouveau à vibrer sans modération sous la fibre de mon fidèle archet et, d’un jeu subtil , l’emporta sur tout l’espace qui l’entourait pour ne laisser de place qu’à un seul vibrato : « de battre mon cœur s’est emballé ».