Suzanne : Phrase longue
Posté le 30.12.2006 par clameurs
Un moment d'écriture, d'une seule traite...
Je tourne, je tourne dans ma tête et dans ma maison car j'ai une heure devant moi et une heure c'est précieux car j'ai rarement une heure comme ça au calme et tant de choses à faire, la relance clients, les factures, les papiers, le site Internet, la sieste, les courses, la cuisine, la prochaine mission à peaufiner, un conte à préparer, un coup de fil à passer, à mes parents – ça fait longtemps que je ne les ai pas appelés – à mes grands-parents, ma grand-tante ou ma meilleure amie mais aucune de ses propositions ne me paraît bonne et voilà qu'arrive mon noeud à l'estomac et puis l'envie d'écrire, cette envie de me poser, de m'installer, de noircir des pages parce que c'est vrai, ces instants d'écriture sont précieux, tellement aux antipodes de ma vie où il faut produire et agir, agir et produire, performer et agir, prévoir et organiser, analyser et rééquilibrer et c'est vrai, ces moments de calme, de pause, de moi avec moi, de rien à clarifier, justifier, de rien à expliquer, prouver, des moments d'émotion, de rêve, de bonheur, alors oui, cette heure déjà grignotée à tergiverser, je vais l'utiliser à écrire, écrire, oui mais, sur papier ou sur PC parce que je suis séduite par le papier, l'encre, les pages qui se noircissent et je rêve d'un beau cahier bien rempli, d'un carnet de vie, d'un carnet de voyage où je collerai des morceaux de vie, des photos, des images et si seulement je savais dessiner, je ferais un carnet de voyage de vie ou un carnet de vie de voyage ou encore, tiens, comme Etty Hillesum, un carnet d'impressions et d'ailleurs, des carnets j'en ai tant qui m'attendent, de toutes formes, tailles, couvertures avec des débuts de projets, arrêtés en cours de commencement par manque de temps, de régularité, d'énergie alors finalement, je m'installe devant mon PC, je l'allume, je ferme les volets car le soleil tape sur l'écran et je ne vois rien, je branche mon caque, j'ouvre e-tune et je mets le casque sur mes oreilles pour ne pas entendre le bruit des ouvriers qui s'agitent dans ma maison, j'ouvre WORD et me voilà devant ma page blanche et qu'est-ce que je vais écrire, une histoire, une histoire pour les filles, tiens oui, une histoire pour les filles, prendre un mot au hasard, un mot qui se présente, « glycine », c'est joli « glycine », laisser l'image monter, sentir la consistance, l'odeur, l'atmosphère, la direction, partir au hasard, attraper l'histoire, ça y est j'en tiens un bout, alors vite, créer une play-list musicale adaptée et se mettre à écrire d'un flot, d'un jet, écrire le film qui se déroule dans ma tête, repasser 10 fois la même chanson quand c'est opportun, rire, pleurer, pleurer, s'émerveiller, combattre, unir, désunir, danser, hurler, menacer, rire, jouer car possible, tout est possible et j'écris, j'écris et je relis au rythme de la musique et je corrige, rectifie, et je relis depuis le début encore et encore, corrige, défais une phrase, la reforme à l'identique, la tords, la supprime et la remets, cherche un mot haletante, je le sens, il est là, 20 mots fusent de ma tête mais non, je ne les veux pas, ça y est j'ai attrapé le bon, je me sens soulagée et je repars, j'écris encore, étoffe un passage, précise un autre, observe la transition, relis depuis le début toujours au rythme de la musique et repars et j'écris, j'écris, j'écris, jusqu'à être essoufflée, jusqu'à plus de jus, plus rien, du vide, de la fatigue, je me sens dans un état second, les oreilles qui bourdonnent, la vue un peu trouble, l'esprit qui flotte comme quand on sort du cinéma et je regarde ma montre et je vois que j'ai écris pendant 2 heures, merde 2 heures, j'avais qu'1 heure, quelle conne et je mesure tout ce que j'aurais dû faire pendant cette heure envolée, perdue à jamais et voilà mon noeud qui revient et vite j'enfile mes chaussures, mon manteau, mon écharpe, prends la laisse du chien, le sac en plastique pour ramasser sa crotte et je cours, je cours vers l'école des filles car il est déjà 18 heures et je pense à tout le temps qu'il me faudrait encore pour arriver au bout de mon histoire et je me dis encore une histoire inachevée, encore un mort-né et j'imagine que ma maison est un cimetière à histoires non nées mais un jour, c'est sûr, j'écrirai!
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