Christina : Nouvelle
Posté le 19.12.2006 par clameurs
Ballade n°4 de Chopin
Suspension en vol
Il l’avait annoncé de manière impromptue : Arioso briguait la 17ème finale du concours des Grands Amateurs de Piano et nous conviait à ce rendez-vous annuel pour artistes et mélomanes avertis. Arioso désirait en effet se mesurer aux meilleurs et remporter le prix d’honneur parmi les cent autres pianistes venus du monde entier.
Il lui fallait maintenant organiser son absence et distribuer à son équipe quelques directives de sorte que l’entreprise n’ait pas à s’apercevoir ni souffrir le moins du monde de sa passion pour le Piano et que la performance qu’il s’était assignée pour mener à bien son projet demeurât intacte.
Quelques nouvelles alarmantes de son père l’obligeait à quitter la France pour quelques heures, juste un aller-retour, guère plus, afin de pouvoir se consacrer totalement à son travail au piano. Enfin, il lui fallait faire signe à ses nombreux amis et admiratrices susceptibles d’apprécier sa performance et d’être les témoins de cette fantastique aventure qu’il s’était programmée depuis longue date ; c’était une véritable épreuve, un nouveau défi à relever et une récompense qu’il escomptait après tous ses efforts que seule sa passion pour le Piano soutenait.
Hormis l’extrême beauté qu’il ressentait pour la musique de Chopin - certes, il avait voulu s’attaquer aux Variations de Goldberg qui correspondaient si bien à son tempérament –
Arioso avait à cœur de rechercher le meilleur doigté, les meilleurs professeurs consultés de-ci, de-là, à l’occasion de stages, pour étancher sa soif de progresser et par là-même accéder au royaume de l’Excellence et du Beau.
Avait-il suffisamment travaillé sa respiration ? l’aisance de ses mouvements ? la vélocité de ses doigts lui suffirait-elle pour remporter la Victoire ?…
Travailler dur ; se concentrer davantage ; écouter ; retravailler ; se faire écouter avec toute l’acuité nécessaire ; travailler jusqu’à ne plus sentir ses poignets ni ses doigts pleinement dissociés les uns des autres. C’est à ce prix qu’il y arriverait, pour sûr ; du reste, il avait emporté ses partitions au bureau ; là sur la table, il recommençait encore et encore jusqu’à ce que toute la virtuosité dont il était capable trouvât ses limites. Ainsi défilaient les pensées d’Arioso…..
Le moment était enfin venu pour Arioso de rentrer sur scène……le jury et son public l’attendaient … Fringant dans son costume sombre, Arioso avait réajusté son élégante cravate, ouvert les pans de sa veste pour plus d’aisance de mouvement et s’était au préalable assuré de ses doigts sur un piano chargé d’éponger les dernières sueurs.
Seul face à lui-même, Arioso posait enfin ses mains délicates sur le piano noir ; ses mains s’y reflétaient outrageusement jusqu’à en semer presque le trouble.
Quand soudain, Arioso se trouva comme hypnotisé par la Ballade de Chopin, ne sentant plus rien, ses doigts plongeant d’un bout à l’autre du clavier tels une arabesque en plein envol ;
tantôt en apnée, tantôt avec ses mains l’ immergeant dans les profondeurs des notes les plus graves. C’était inouï, Arioso était comme plongé dans les profondeurs abyssales d’un océan, ressurgissant tout d’un coup à la surface pour emporter son auditoire dans un ravissement sans égal.
L’émotion de la salle Richelieu était à son comble ; Arioso ressentait un immense bonheur l’envahir et après avoir salué son public non sans gravité ni fierté, il sortit.
Subitement, on entendit une sonnerie électronique retentir au loin, puis devenir insistante
avant qu’une main ne se précipitât enfin sur elle. Allô ! ….c’est papa. Je t’ai entendu jouer ; c’était magnifique ! si tu le permets, laisse moi emporter cette Ballade de Chopin ; Je la réécouterai sans cesse ; elle m’accompagne désormais.
De cet espace magique et unique qu’est la Musique, naît encore une fois ce sentiment fort où la passion, la virtuosité et l’émotion viennent se conjuguer pour ne faire plus qu’UN
ENVOL ABYSSAL.
Histoire d’un Talent, un soir de février 2006 à la Sorbonne
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