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Nom du blog :
clameurs
Description du blog :
atelier du samedi après-midi, 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
05.05.2008
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Didier : phrase longue

Posté le 19.12.2006 par clameurs
UNE PHRASE D’ECRITURE :

Inde août 1989, j’avais acheté la semaine précédente à New Dehli chez un vendeur ambulant de Connaught place, un petit cahier de feuillets jaunes reliées par une mince ficelle blanche, entourées d’une couverture rouge légèrement en relief, un cahier tout ce qu’il y a de plus indien, qui avait du me coûter quelques dizièmes de roupies tout au plus, et qui devait devenir le réceptacle de toutes les émotions de mon voyage, un cahier que je venais de sortir de la poche extérieure de mon sac à dos et que j’ouvris avec précaution, comme une relique qu’il n’était pas encore devenu, dans ce train de nuit qui me menait à Jaisalmer, cette ville autrefois si prospère et désormais soumise aux assauts répétés du désert du Thar, ville mystérieuse dans laquelle je me promettais déjà d’engloutir mon imagination, ville qui allait j’en étais persuadé m’inciter à remplir des pages, des pages et des pages de mon merveilleux petit cahier jaune que j’avais à présent ouvert à la première page, encore vierge de toute impression, et dont j’allais dans un instant déflorer l’intimité, souiller la magie immaculée, par mon écriture saturée de ratures, non ce n’était pas possible, j’allais m’appliquer, il fallait que je m’applique pour ne pas rater cette toute première page, celle qui allait donner le ton à toutes les autres, et pendant que défilait à travers la vitre du train le paysage encore urbain des faubourgs de Dehli, j’étirai mon grand corps ankylosé sur la banquette de 2ème classe qui consacrait ma liberté , liberté d’un jeune homme sans attaches partant vers l’inconnu, vers ce désert dont on apercevrait bientôt les premières tâches, d’abord sporadiques, émergeant d’un tissu de maisons de plus en plus éparses, puis gagnant peu à peu du terrain , au rythme où le jour se lèverait, un aurore que j’avais déjà envie de décrire comme le symbole d’une vie nouvelle qui soudain, miracle, s’était mis à défiler dans ma plume, ma plume qui courrait désormais comme un torrent, le long du papier jaune, s’enflant au rythme du Dehli- Jaisalmer dont la vitesse faisait maintenant vibrer le tôle du wagon tout entier, m’obligeant à maintenir d’une main fiévreuse la couverture rouge du cahier tandis que l’autre s’évertuait à rattraper le fil de mes pensées, pensées à l’instant détournées par la vision lointaine d’un buffle tirant à l’horizon une antique charrue, menée par un indien dont la silhouette grêle m’inspirait quelque nouvelle pensée, l’histoire de cet homme qui ce soir rentrerait épuisé dans son logis, et dont je me surpris à décrire le dîner frugal dans mon petit cahier jaune qui s’était donc arraché à l’histoire de son propriétaire et, victoire de l’Inde éternelle, recueillait désormais la vie de Gupta, le petit paysan du Rajasthan ;

Christina : plan scénario

Posté le 19.12.2006 par clameurs
Synopsis à partir d’une photo :

« Jambes en mouvement » ou « Sortie de bureau rue de Passy »

Etape n° 1 : La journée est terminée / Vite, rentrons !

Etape n° 2 : C’est l’ heure de pointe, des kyrielles de klaxons en folie,
elles attendent patiemment que le feu passe au rouge.

Etape n° 3 : Sacs et besaces resserrés sous le bras, allons-y maintenant, traversons !

Faits marquants :

Femmes agglutinées sur le trottoir, dans l’attente de pouvoir traverser;
Attente,
Vieux pavés au revêtement inégal ;
Une fourgonnette passe ;
Deux hommes également attendent, ceints par cet amas de femmes,
Un homme pressé en sens inverse,
D’un pas décidé,
Femmes en mouvement, osent, avec élégance et détermination,
Brides et talons,
J’ ai tout dans mon sac,
Jupes et tailleurs au-dessus du genou.[/b]

Christina : Nouvelle

Posté le 19.12.2006 par clameurs
Ballade n°4 de Chopin

Suspension en vol

Il l’avait annoncé de manière impromptue : Arioso briguait la 17ème finale du concours des Grands Amateurs de Piano et nous conviait à ce rendez-vous annuel pour artistes et mélomanes avertis. Arioso désirait en effet se mesurer aux meilleurs et remporter le prix d’honneur parmi les cent autres pianistes venus du monde entier.

Il lui fallait maintenant organiser son absence et distribuer à son équipe quelques directives de sorte que l’entreprise n’ait pas à s’apercevoir ni souffrir le moins du monde de sa passion pour le Piano et que la performance qu’il s’était assignée pour mener à bien son projet demeurât intacte.

Quelques nouvelles alarmantes de son père l’obligeait à quitter la France pour quelques heures, juste un aller-retour, guère plus, afin de pouvoir se consacrer totalement à son travail au piano. Enfin, il lui fallait faire signe à ses nombreux amis et admiratrices susceptibles d’apprécier sa performance et d’être les témoins de cette fantastique aventure qu’il s’était programmée depuis longue date ; c’était une véritable épreuve, un nouveau défi à relever et une récompense qu’il escomptait après tous ses efforts que seule sa passion pour le Piano soutenait.
Hormis l’extrême beauté qu’il ressentait pour la musique de Chopin - certes, il avait voulu s’attaquer aux Variations de Goldberg qui correspondaient si bien à son tempérament –
Arioso avait à cœur de rechercher le meilleur doigté, les meilleurs professeurs consultés de-ci, de-là, à l’occasion de stages, pour étancher sa soif de progresser et par là-même accéder au royaume de l’Excellence et du Beau.

Avait-il suffisamment travaillé sa respiration ? l’aisance de ses mouvements ? la vélocité de ses doigts lui suffirait-elle pour remporter la Victoire ?…
Travailler dur ; se concentrer davantage ; écouter ; retravailler ; se faire écouter avec toute l’acuité nécessaire ; travailler jusqu’à ne plus sentir ses poignets ni ses doigts pleinement dissociés les uns des autres. C’est à ce prix qu’il y arriverait, pour sûr ; du reste, il avait emporté ses partitions au bureau ; là sur la table, il recommençait encore et encore jusqu’à ce que toute la virtuosité dont il était capable trouvât ses limites. Ainsi défilaient les pensées d’Arioso…..

Le moment était enfin venu pour Arioso de rentrer sur scène……le jury et son public l’attendaient … Fringant dans son costume sombre, Arioso avait réajusté son élégante cravate, ouvert les pans de sa veste pour plus d’aisance de mouvement et s’était au préalable assuré de ses doigts sur un piano chargé d’éponger les dernières sueurs.

Seul face à lui-même, Arioso posait enfin ses mains délicates sur le piano noir ; ses mains s’y reflétaient outrageusement jusqu’à en semer presque le trouble.
Quand soudain, Arioso se trouva comme hypnotisé par la Ballade de Chopin, ne sentant plus rien, ses doigts plongeant d’un bout à l’autre du clavier tels une arabesque en plein envol ;
tantôt en apnée, tantôt avec ses mains l’ immergeant dans les profondeurs des notes les plus graves. C’était inouï, Arioso était comme plongé dans les profondeurs abyssales d’un océan, ressurgissant tout d’un coup à la surface pour emporter son auditoire dans un ravissement sans égal.
L’émotion de la salle Richelieu était à son comble ; Arioso ressentait un immense bonheur l’envahir et après avoir salué son public non sans gravité ni fierté, il sortit.
Subitement, on entendit une sonnerie électronique retentir au loin, puis devenir insistante
avant qu’une main ne se précipitât enfin sur elle. Allô ! ….c’est papa. Je t’ai entendu jouer ; c’était magnifique ! si tu le permets, laisse moi emporter cette Ballade de Chopin ; Je la réécouterai sans cesse ; elle m’accompagne désormais.

De cet espace magique et unique qu’est la Musique, naît encore une fois ce sentiment fort où la passion, la virtuosité et l’émotion viennent se conjuguer pour ne faire plus qu’UN
ENVOL ABYSSAL.

Histoire d’un Talent, un soir de février 2006 à la Sorbonne

François : ville, maison, lettre

Posté le 18.12.2006 par clameurs
Il n’avait trouvé que le dos d’un prospectus pour écrire le brouillon de cette lettre qui pourtant pourrait peut-être changer sa vie. Il faisait chaud, très chaud.
Assis en caleçon sur le tabouret, unique siège rescapé du naufrage de son ménage (car on ne pouvait guère compter sur le canapé lit pour s’asseoir, il était devenu bien trop mou) il épongeait avec un grand mouchoir à rayures la sueur qui transperçait son maillot de corps.
Rien à faire, ça ne venait pas Il mâchonnait le bout de son crayon, se grattait sa barbe de trois jours du bout de l’index noir de son index gauche.
Une voiture de police passa en hurlant de son épouvantable sirène, illuminant brièvement de la lueur bleue de ses gyrophares le papier peint crasseux qui en certains endroits partait en lambeaux.
Même en plein jour cette pièce était épouvantablement sombre, cachée de toute lumière naturelle par l’horrible gratte-ciel attendant une prochaine démolition et qui de l’autre côté de l’impasse grillagée lui bouchait toute échappée vers le ciel.
Juste une vue sur l’escalier de secours rouillé à la balustrade branlante qu’empruntaient parfois quelques candidats squatteurs.
Les remugles de la benne à ordures de l’impasse se mélangeaient dans ses narines avec l’entêtante odeur du bitume en fusion et les gras relents de son repas inachevé de la soirée d’hier. Pour se donner du courage, il attrapa la dernière canette de bière saisie ce matin à l’étal du petit portoricain tout fripé du coin de la 73ème.
Et il reprit son crayon..
Mais toujours pas d’inspiration. Ce ne devrait pourtant pas être trop difficile de trouver les arguments qui porteraient, qui feraient bouger cet imbécile. De toutes façons, con comme il était, il n’y verrait que du feu.
Mais lui, il avait une sorte de conscience professionnelle de truand. Dans sa déchéance il continuait à aimer l’ouvrage bien faite, peaufinée.
La voiture de police, toujours sirènes hurlantes, repassa dans l’autre sens.
Bon, alors, quoi ? Comment ? Par où ? Merde, et re-merde, et re-re-merde comme aurait dit son pote RQ qui avait des lettres.
Après tout pourquoi une lettre ? Un coup de bigo lui coûterait à peine plus cher qu’un timbre. Mais là, il y aurait dialogue et même aussi stupide qu’était ce connard, lui, il n’arriverait pas à dissimuler l’inquiétude dans le fond de sa voix.
Tandis que sur du papier, trop absorbé à déchiffrer les mots, puis les phrases, puis le sens, ce pourri ne remarquerait pas le tremblement hésitant qui inévitablement allait ornementer sa prose. C’est pour ça qu’il commençait par un brouillon. Et puis ça lui donnait un petit délai.
Mais non, bougre de con ! C’est urgent ton truc. Y a que cet enfoiré pour te fournir les moyens de la solution que tu as déjà soigneusement mijotée, échafaudée, étayée, munie de délais, d’attendus et d’étapes.

François : Base d'expansion

Posté le 18.12.2006 par clameurs
La rame s’était arrêtée une nouvelle fois et les lumières s’étaient éteintes. Certains des voyageurs commençaient à râler grave. Surtout qu’en cette fin d’après-midi d’été la chaleur devenait insupportable dans le wagon et que petit à petit l’odeur piquante de la sueur venait chatouiller mes narines heureusement peu délicates. Mais ce qui m’inquiétait le plus c’était le risque de rater le train de nuit pour Florence où ma femme m’attendait.
Et aucun moyen de la joindre !

François : Expansion

Posté le 18.12.2006 par clameurs
Après Nanterre Préfecture la rame s’était arrêtée une nouvelle fois et brusquement les lumières s’étaient éteintes. Et puis c’était reparti. Peut-être 20m. Et à nouveau sans que la lumière ait été rétablie, un coup de frein brutal avait stoppé la progression du train. Ma valise-sac à dos commençait à me tirer sur les épaules et ma nuque à devenir douloureuse. Certains des voyageurs commençaient à râler grave et on sentait monter un énervement quasi palpable.. Surtout qu’en cette fin d’après-midi d’été la chaleur devenait insupportable dans le wagon immobilisé sous le tunnel et que petit à petit l’odeur piquante de la sueur venait chatouiller mes narines heureusement peu délicates. Mais ce qui m’inquiétait le plus c’étaient ces longues minutes de trajet supplémentaires, c’était cette aiguille qui ne cessait d’avancer au cadran de la montre, c’était l’inexorable écoulement du temps qui augmentait toujours plus le risque de rater à la gare de Lyon Bercy le train de nuit pour Florence où ma femme m’attendait.
La lumière revint et très lentement le RER s’ébranla. Une annonce grommelée avec un fort accent toulousain n’essayant même pas de nous donner une idée du retard prévisible, se contenta de nous parler d’un problème technique de signalisation. Qu’est-ce que ça pouvait bien me foutre, la cause du retard ?
Et puis ce côté oppressant de complète impuissance, et l’envie de faire taire tous ces cons dont les récriminations ne feraient pas avancer le train plus vite.
Et en plus aucun moyen de la joindre !
Son portable ne marchait pas à l’étranger et elle-même devait être en ce moment en route dans un car sur les routes de Toscane.
Mais ça n’avançait toujours pas plus vite. Comme si le frein n’avait pas été desserré.
Qu’est-ce que j’allais faire ? Descendre à la prochaine station et me précipiter sur un taxi avec une grande probabilité à cette heure de pointe d’être maintenant bloqué dans les embouteillages. Me renseigner s’il y avait encore un vol qui me fasse arriver à Florence a vant le début de la matinée ?
Ou bien tout simplement m’abandonner comme bien souvent au cours des choses, à ce que parfois bien pompeusement « la destinée ». « La destinée, à quoi ça tient, on n’en sait rien, rien, rien » commençais-je à fredonner intérieurement, « la destinée, à quoi ça tient, on n’en sait rien ! ».
Et tout d’un coup tout mon énervement se dissipa. Et bien, oui (comme aurait dit De Gaulle, me dis-je avec un sourire pas seulement intérieur, sourire qui eut le don d’interloquer visiblement mon voisin d’infortune), j’allais laisser faire. Et puis, quoi ? J’y pouvais rien, non ? On allait bien voir.
Et le train commença à reprendre une vitesse plus normale, plus habituelle. Après tout, vu l’heure, en courant dans le couloir de Bercy, je devrais tout de même y arriver.

François : Conte

Posté le 18.12.2006 par clameurs
Le voyage de Costa

Costa, le vieux pécheur du Lac Nout vit seul sur son vieux rafiot amarré au pied de la montagne. Il ne pèche plus que ce qui lui est nécessaire pour manger. Il se lève et se couche avec le soleil, un peu plus tôt pendant la saison froide et sèche. Il se baigne tous les matins et tous les soirs quel que soit le temps.
Ses enfants sont partis il y a longtemps et voilà bientôt vingt ans que sa femme est morte d’une fièvre mystérieuse qui a ravagé la contrée.
Elle lui manque cruellement bien qu’il ait toujours su se débrouiller seul, même quand elle était à ses côtés.
Sa voix lui manque bien qu’elle ne parlait pas beaucoup.
Son regard, son sourire lui manquent.
Le poids de sa tête sur son épaule.
Le goût légèrement salé de sa peau, de ses lèvres pourtant souvent gercées.
L’odeur à la fois forte et subtile du creux de ses aisselles.
Le bruit de son pas quand elle revenait du marché de Canola le village voisin.

Un jour qu’il venait de remonter son filet, vide une nouvelle fois, il entendit à nouveau un pas sur le rivage. Un pas hésitant qu’il ne reconnaissait pas. Il ne passait pas grand monde par là, et il était capable d’identifier à coup sûr l’émissaire du roi qui tous les mois allait porter au gouverneur les instructions de son maître, le berger qui après être descendu du col avec ses bêtes, leur faisait emprunter le sentier de la rive assez large à cet endroit pour qu’aucune ne risque de glisser dans l’eau, le marchand d’amulettes qui le hélait joyeusement à chaque passage espérant bien qu’un jour Costa lui achèterait sa bague à faire venir le poisson, ou bien le groupe de pèlerins en route vers l’ermitage …


Il avait donc décidé de traverser le lac de Nout pour rejoindre la ville de Rusgorod et dénicher ce magicien qui devait lui révéler comment retrouver le bonheur perdu. Il n’avait pas de grands préparatifs à faire et donc dès le lendemain, il hissa avec peine la voile toute rapiécée (depuis longtemps il ne déplaçait que rarement son bateau et toujours à la rame) et mit le cap au Nord Ouest. Le vent du sud …

Costa réussit à s’accrocher à un bout de bordé qui flottait emmêlé à un lambeau de voile et même à s’y hisser. Il s’enveloppa dans la toile rêche et put ainsi un peu se réchauffer. Il apercevait au loin les maisons blanches de Rusgorod, mais dans un premier temps le courant sembler l’en éloigner. Pourtant petit à petit cet étrange appareil se rapprochait du rivage et là un contre-courant le mena assez vite dans la bonne direction. Enfin au bout de la journée il put accoster. Rompu, épuisé, Costa se laissa tomber sur le sol et s’endormit, d’un sommeil lourd, sans rêves, sans mouvements, un sommeil minéral, un sommeil de pierre.
Quand il se réveilla, il ne vit rien. L’obscurité était complète. Pas de lune, pas une étoile, pas un bruit, même pas le clapotis du lac Nout. Il se redressa, péniblement, se mit debout, tout moulu, plein de courbatures, envahi d’une souffrance, sourde, insidieuse. Il dirigea son regard dans la direction qu’il croyait être celle de Rusgorod, mais pas la moindre lumière. Il regarda à gauche, à droite, derrière lui. Tendit l’oreille. Fit un pas. Huma l’air. Rien, rien. Rien ne sollicitait ses sens.
Seule cette douleur tenace, qui à force, l’engourdissait, le paralysait presque. Il se laissa retomber et sombra à nouveau dans le néant.

François : Nouvelle

Posté le 18.12.2006 par clameurs
Déjà trois jours que J. attend son appel. Il ne sait plus que faire. Son esprit semble se vider lentement pour faire place à une sourde douleur. Ses tripes n’arrêtent pas d’émettre des borborygmes rocailleux. Plus de sommeil depuis des mois.
Ah, elle était toujours aimable, et parfois même souriante, mais la distance entre eux n’avait jamais été si désespérément immense.
J. tourne dans son crâne les dernières phrases de celle qui, il y a maintenant dix-huit mois, lui a signifié qu’aucun avenir commun n’était possible.
Qu’il y aurait toujours entre eux le « marquis » comme elle continuait à l’appeler. Cet homme, elle l’avait passionnément aimé et impitoyablement humilié. Et ce cadavre dans le placard l’empêchait à jamais de renouer des relations normales avec un autre.
Normal, normal, ce mot continuait à résonner : qu’est-ce donc que des relations normales entre deux êtres dont l’un s’est volontairement fait prisonnier de l’autre ?
Et si encore J. pouvait combattre l’autre, ce marquis inaccessible.
J. connaissait Edith depuis plusieurs années. Des relations « normales » de travail. Ils avaient eu à régler ensemble quelques cas difficiles et J. avait su faire apprécier son sens humain et sa générosité à Edith. Il lui avait toujours trouvé un charme carré, accentué par des tenues invariablement classiques. Edith n’était ni grande ni petite. Son sourire n’était pas rare, mais empreint d’une espèce de retenue froide assez désarmante.
Et un jour il l’avait croisée dans un couloir marchant comme un zombi. Et après quelques salutations d'usage entre eux, elle lui avait demandé de venir la voir dans son bureau. Là elle s’était effondrée. Son ami venait de se suicider. Plus de sourire froid, mais des yeux de chien battu, des traits ravagés par le souffrance.
Et un appel à l’aide : je ne peux pas rester seule ce soir !
Et J. était allé la voir, l’avait écouté parler de son « marquis », qui venait si brutalement, si inexorablement de rompre.
Et puis après l’écoute, il y avait eu les premiers gestes de réconfort. Elle lui avait demandé une nuit de présence, de chaleur. Et quelques jours après, cette chaleur s’était transformée en des étreintes. Et en quelques mois de relations amoureuses.
J. repasse ces épisodes, revient sur tous ces moments d’abord heureux, puis de doute, puis épouvantables quand il s’était aperçu qu’elle invitait d’autres hommes chez elle et surtout qu’elle ne voulait plus de lui.
J. a ce matin feuilleté le dernier annuaire du téléphone et machinalement il l’a ouvert à la petite ville où le « marquis » avait résidé. Et cherché son nom. Et trouvé son nom au « marquis ».
Aurait-il encore de la famille là-bas ?
J. prend le téléphone, forme le numéro. Une voix bien timbrée, chaude lui répond : « Marc Ister, à l’appareil. »
J. raccroche.

François : première fois

Posté le 18.12.2006 par clameurs
J’avais soigneusement brossé mon « habit du dimanche » (qui devait être mon premier complet deux pièces) et dix minutes avant l’heure indiquée sur le carton je sonnais à la porte de cette belle demeure bourgeoise du quartier chic de T. Ma mère qui connaissait ma passion naissante pour la musique de chambre et qui avait reçu (n’étais-ce pas une erreur, car elle, elle ne s’y intéressait pas vraiment) cette invitation à un concert privé chez un notable (je crois me rappeler qu’il s’agissait d’un avocat) mélomane connu de la ville.
Et j’avais modestement trouvé un siège au dernier rang, alors que le grand salon où l’on avait soigneusement disposé autour du piano canapés, bergères et fauteuils en sorte que chacun put au moins apercevoir les artistes, ce grand salon, donc, était encore à moitié vide et résonnait des conversations mondaines des premiers invités. Bien sûr, personne ne faisait attention à moi qui lisait minutieusement le programme peut-être pour la vingtième fois depuis que j’étais arrivé.
Enfin, le salon étant maintenant plein, les musiciens firent leur entrée : un grand pianiste très brun au sourire à la fois figé et carnassier et une petite violoniste entre deux âges, un peu boulotte dans une robe turquoise qu’elle avait vraisemblablement du faire récemment retailler.
A regret les conversations cessèrent et les mains claquèrent avec prudence : il ne fallait tout de même pas montrer trop d’enthousiasme alors qu’on avait pas encore goûté à la production de ce duo pas vraiment connu.
Et après quelques secondes de silence, la musique pénétra doucement le silence, comme si en définitive, elle ne voulait pas trop déranger.
Mais mes oreilles ne fonctionnaient déjà pratiquement plus. Tous mes sens étaient ailleurs, entièrement mobilisés, focalisés, exclusivement concentré dans le regard que je venais de poser sur la nuque de la femme assise devant moi.
La lumière très douce qui tombait de l’abat-jour semblait la caresser, cette peau naturellement plutôt claire, d’un léger pinceau doré. Et autant que la musique qui faisait comme une tendre enveloppe autour d’elle, cette lumière semant d’éclats les longs cheveux blonds flottant sur le côté de son cou, me transportait vers cette beauté féminine qui allait devenir la grande affaire de ma vie, avec, justement, la musique.

François : Monologue intérieur

Posté le 18.12.2006 par clameurs
Mince, je dois avoir un petit caillou dans la chaussure. Pourvu que ça file pas mon bas !
Bon, d’abord m’éloigner un peu de ce fâcheux qu’arrête pas d’essayer de me draguer. « Oh, vous savez, MOI … ». Va-t-il me lâcher la jambe. Je vais le mettre dans les pattes de la pharmacienne.
Ca y est. Ouf.
Aller m’asseoir discrètement devant le jeune homme timide. Soulever le talon. J’agite le pied, mais ça ne sort pas. Qu’est ce qui va penser le petit jeune ? Oh et puis j’m’en moque ! Tant pis.
Et puis maintenant que je suis assise, ça ne me gène plus. Je reverrai ça plus tard. M’éclipser tout à l’heure à la pause. Où sont les toilettes. Ah oui, j’me rappelle. Au fond du couloir à gauche, comme toujours. A moins que ce soit à droite. On verra bien.
Et ça papote, et ça papote. Quelle petite sotte. Bien la fille de sa mère, celle-là !
J’crois pas que Jean va finir par arriver. Sûrement encore une urgence ! Ou, peut-être sa grue.
Qu’est-ce que c’est que ce pingouin ? Ah, mais oui, le pianiste. Quel air suffisant ! Et la pauvre violoniste ; pauvre, c’est le cas de le dire. Doit pas rouler sur l’or à voir sa robe de concert.
Le p’tit jeune derrière moi. Ce regard. Il m’avale des yeux, ma parole. Me retourner vers le piano. Pas lui montrer que j’l’ai repéré.
La musique. Essayer de bien écouter, pour essayer de dire quelque chose de pas trop idiot tout à l’heure au buffet.
Mais le gosse. Ca alors, je sens son haleine sur mon cou. Incliner la tête. Paraître très absorbée, pleine de la musique. La, fausse note. A moins que ? Avec Fauré …
Tout de même. Il pourrait être mon fils. Non, tout de même pas. Quel âge ? 15 – 16, pas plus. Avait l’air plutôt timide ; je risque rien à un peu de coquetterie.
Si j’calcule, j’l’aurais eu à 14 ans. Ba, c’en était pas si loin.
Décroiser les jambes. Un petit geste de la tête pour renvoyer mes cheveux sur l’épaule. La lumière doit être pas mal sur mon collier.
Ne pas me retourner. L’ai jamais vu ici. Tout à l’heure j’essaierai de savoir qui c’est.
Applaudir ou pas ? J’ai pas compté le nombre de mouvements. De toutes façons un peu de retenue. Ah, ça y est, il se lève, ils ont fini. Clap, clap, clap. Pas vraiment l’enthousiasme.
J’vais tout de même pouvoir un peu bouger. Un regard par derrière. Hop, il détourne rapidement le sien, mais je suis sûre qu’il ne m’a pas quittée des yeux. Osera-t-il m’aborder ? Et moi ?
Peut-être bien le fils de Colette. Elle lui aurait refilé son invitation ?
Et puis quelle importance.
C’est tout de même flatteur !
« Oh oui, je l’ai par Menuhin … »
Où j’ai mis le programme ? Mince, j’suis assise dessus. Prochain morceau ? du Gounod, tiens, j’savais pas qu’il avait écrit pour violon.
Et le jeune ? Coup d’œil. Un peu boutonneux, mais gueule plutôt sympa.
Ah, voilà Jean, lui faire signe.
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