François : Texte hors atelier
Posté le 25.03.2008 par clameurs
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Mathias Grünewald – La crucifixion du musée de Bâle
(exposition « Grünewald und seine Zeit » à Karlsruhe)
Un ciel du noir le plus profond que puisse rêver la nuit, envahit le tableau. Le corps torturé du Christ, blafard et lumineux à la fois, parsemé de dizaines de marques de blessures d’épines, s’élève comme dans un envol brisé net, au-dessus de cinq personnages, Marie, deux saintes femmes, Jean et un lansquenet. Sous l’inscription INRI la tête est penchée sur l’épaule droite, pas réellement pendante. La bouche est entr’ouverte, le visage d’une extrême lassitude.
A ses pieds, deux femmes : l’une prosternée semble immergée dans une lamentation sans fin. Son dos s’arrondit dans un mouvement pendulaire. Son visage s’approche puis s’éloigne de ses mains qu’elle tord, sans plus de conscience de cette grande étoffe blanche qui lui couvre la tête et retombe en lourds plis sur ses poignets. L’autre (Marie-Madeleine ?) tourne son visage vers le Christ dans une fiévreuse extase, bouche ouverte, yeux révulsés, enserrant convulsivement le pied de la croix.
A la droite du tableau, un peu derrière Jean, se dresse un lansquenet barbu en armure, le buste légèrement incliné vers l’arrière faisant ressortir la poitrine (fièrement ?) bombée. Une longue épée pend à son côté gauche derrière la lance qu’il tient fermement. Le bras droit est haut levé, les doigts de la main sortant du gantelet pointent vers le ciel, ou plutôt vers le sommet de la croix désignant l’ensemble de la scène scandaleuse. Et entre son casque et sa main (mais il faut s’approcher, aiguiser son regard pour distinguer, puis lire l’inscription) le peintre a écrit la fulgurante révélation : « Vere Filius Dei Erat Ille ».
Jean drapé dans un ample manteau rouge à revers blanc croise douloureusement les doigts. Sa tête proche de la cuisse du crucifié n’est pas tournée vers lui. Son regard est lointain, tant il est perdu dans son désespoir. La bouche est tordue, les cheveux tombent raides, sans soins.
A gauche isolée dans sa douleur, se tient Marie, toute petite, entièrement couverte d’un manteau d’un bleu noir presqu’aussi ténébreux que le ciel, qui retombe sans aucun pli jusqu’au sol, aussi figé que l’effarement de celle qui le porte. Son visage ne se tord pas, ne grimace pas, il est simplement d’une tristesse infinie. Du manteau seules émergent les mains, la gauche, au pouce nerveusement tendu, contractée sur la droite.
Sur la croix, les bras démesurément longs aboutissent aux mains, paumes ouvertes transpercées de clous noirs qui ont fait fléchir les doigts crispés sur ces fruits incongrus.
Derrière la scène indécente, se devine un paysage d’une extrême simplicité : une prairie d’un vert sombrement lumineux traversée d’une vallée brune où l’on distingue deux petites taches : arbrisseaux ou silhouettes de spectateurs de l’ignoble spectacle en train de s’éloigner ?
Le groupe des trois femmes est organisé en triangle, chacune ayant une direction, une position très différente de celle des autres. Deux sont à genoux, mais l’une redressée, exvertie, que l’on sent fortement cambrée, l’autre repliée, convexe, invertie. Et Marie toute droite.
Les trois hommes verticaux, presque parallèles, très différenciés par la position des bras et la teinte générale de leur costume ou absence de costume : manteau magnifiquement simple de Jean, rouge et blanc, armure grise aux miroitants reflets du lansquenet, beige blafard, presqu’ivoire, le corps brutalement éclairé du Christ.
Le linge qui entoure ses hanches et couvre son sexe n’est pas artistiquement noué et enroulé, il ne flotte pas délicatement au vent comme sur la plupart des gravures ou tableaux contemporains. C’est un haillon déchiré, de toile grossière, aux bords déchiquetés dont des lambeaux pendouillent le long de la cuisse et entre les jambes.
Jamais à cette époque ne s’est-on plus éloigné du « beau » pour décrire l’absolue souffrance.
Karlsruhe - Chatou, mars 2008
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