Ariane : Description narrativisée
Posté le 18.03.2008 par clameurs
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Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies, quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur ; du reste plus d'allées ni de gazon ; du chiendent partout. Le jardinage était parti, et la nature était revenue. […] Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne dans la mousse ; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles, sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus […].
Victor Hugo, Les Misérables.
Description narrativisée d'Ariane
Mathilde avait eu l’idée, quelque peu saugrenue, de faire un détour pour retourner voir la maison de son enfance. Depuis plus de 15 ans, elle attendait secrètement ce moment-là. Elle n’en parlait jamais. Personne autour d’elle n’en parlait plus jamais, d’ailleurs. Alors, depuis tout ce temps là, Mathilde se taisait. Mais elle savait qu’un jour il lui faudrait y retourner.
Ce jour-là, seule dans sa voiture, plutôt que de continuer sa route elle tourna brusquement sur sa gauche ; pincement au cœur mêlé à une folle impatience qu’elle ne dominait qu’à peine. Elle passa devant la route caillouteuse sur laquelle, petite, elle pédalait sur son vélo et se retrouva trop vite face au grillage rouillé, sur lequel pendait misérablement un vieux cadenas, probablement là depuis des siècles. Les nouveaux habitants avaient certainement déserté les lieux, à leur tour, comme eux avant. Mathilde s’extirpa de sa voiture garée n’importe comment, la gorge nouée, et s’immobilisa, les bras ballants face à la demeure. Dans un coin, il y avait un banc de pierre sur lequel, se souvint-elle, son père venait parfois s’asseoir seul, certains soirs, pour réfléchir disait-il, et sa cigarette faisait une drôle de lueur rouge dans la nuit au milieu des volutes bleues. A quoi pouvait-il réfléchir ainsi ? Mathilde ne l’a jamais bien su. Une ou deux statues moisies, les treillages décloués par le temps qui pourrissaient sur le mur. Plus d’allée ni de gazon, tout avait disparu ; du chiendent partout. « Je déteste tellement le chiendent, c’est triste, c’est moche, le chiendent c’est comme la fin d’une histoire, ça finit par faire tout crever. » Mathilde posa sa main tremblante sur la poignée énorme du portail en fer forgé, dans l’espoir insensé d’arriver à ouvrir cette foutue porte qui resta obstinément close, comme pour la narguer. Elle se souvint alors du petit muret, derrière la maison, qu’il suffisait d’enjamber pour se retrouver au milieu du jardin et de ses jeux d’enfants qui la faisaient tellement rire autrefois. Malgré l’appréhension qui l’envahissait de plus en plus à l’idée de s’introduire ainsi, sans préavis, au pays des souvenirs, elle sauta par-dessus le mur.
En un instant, elle se retrouva plongée au milieu de son univers disparu. Le jardinage était parti et la nature était revenue. Les arbres s’étaient baissées vers les ronces, les ronces étaient montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s’épanouit dans l’air, ce qui flotte au vent s’était penché vers ce qui se traîne dans la mousse. Troncs, rameaux, feuilles, fibres, sarments, épines, s’étaient mêlés, traversés, mariés, confondus et la maison, plantée au milieu de toute cette misère, énorme, quelques tuiles arrachées, les portes vermoulues, les murs entièrement couverts de lierre et de mousse, la maison qui s’affalait, se décomposait, se mourait peu à peu. Et le cœur de Mathilde qui battait à tout rompre, et ce sentiment d’abandon qui la submergeait et ce suffoquement soudain qui gonflait, l’étreignait lui coupant la respiration. Mathilde ferma les yeux et se sentit vaciller. Elle voulut rire, elle voulut hurler, elle espéra pleurer. Elle ne fit rien du tout et resta debout. Les fantômes alentour se mirent à murmurer à son oreille quelques incantations sans fin.
La maison venait de s’écrouler, le banc de pierre de se disloquer, le chiendent de terminer ses ravages. Mathilde reprit sa route, celle qu’elle n’aurait sans doute jamais du quitter, tourna de nouveau face au petit chemin caillouteux pour s’engager vers la nationale. Le monde enseveli sous une brume opaque était d’un seul coup devenu désertique.
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