Ariane : Texte personnel
Posté le 15.03.2008 par clameurs
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La glycine
Un soir d’un mois de novembre,
Comme souvent les mois de novembre, ciel de traîne, gris sans fin et nuages qui n’en finissent pas de s’étirer. La maison est là, seule, délaissée, inoccupée, vide de toute âme ; ceux d’avant sont sans doute partis, disparus, au bout du monde, séparés, exilés dans un ailleurs qui est le leur. Ceux d’avant, ceux qui ont vécu là, dans ces murs là. La maison est vide et somme toute un peu sinistre.
Mathilde devant ce décor insolite observe les murs, plus très frais, et très décrépis, murs qu’il faudra sûrement ravaler un de ces jours. Toit un peu pentu sur lequel l’été doit fleurir de la glycine ou du lierre… mais non se dit elle le lierre ne meurt jamais. Le lierre, il change de couleur l’automne mais il reste toujours là, le lierre il est jaune et ocre, orange, rouge mais il ne tombe jamais. Donc c’est sûrement de la glycine puisque aujourd’hui, en ce mois de novembre, 17 novembre exactement, il n’y a plus rien sur les murs de la maison, rien que des traces de quelque chose qui sûrement refleurira un jour, peut être refleurira un jour. Mathilde sourit et se dit qu’elle est vraiment un peu stupide. Le lierre, lui, serait là, pas la glycine qui meurt et ressuscite chaque année. Elle se rappelle alors ce printemps là, plein de glycine mais si loin à présent. Celui d’avant tout cela, celui d’avant cette vie-là. Mathilde, très jolie, cheveux d’or sous la pluie, imperméable fermé à la ceinture, bottes en cuir noir – un sourire qu’elle affiche, imperturbable, un peu triste.
Mathilde voit la glycine descendre le long du toit et remarque l’auvent, juste devant la terrasse qu’elle imagine inondée de soleil certains soirs d’été - tomates mozzarella et vin blanc qui coule au fond de la gorge, air d’accordéon un peu ringard dans le lointain et éclats de rire, il doit sûrement y avoir un barbecue quelque part - elle est plantée là, tout à fait placide, attendant que l’agent immobilier chargé de faire visiter la maison ouvre les portes. A côté d’elle, un homme, qui se fout éperdument de la glycine et encore plus du lierre, et qui attend sous la pluie que ce type vêtu en costard cravate tout à fait ridicule se décide à les faire entrer. Un homme, très beau dans sa prestance, bien plus âgé que Mathilde, costume soigné et chaussures cirées, avec son portable à la main qui ne cesse de sonner et de lui rappeler que la réalité est là, toujours là. L’homme accroché au portable qui ne cesse d’écouter on ne sait quel discours et Mathilde qui n’entend rien. Elle ne voit que la maison et la glycine qui tombe sur l’auvent.
Elle est, enfin, entrée dans la maison, devançant l’homme toujours cloué à son téléphone – elle est entrée dans la maison un peu comme on rentre dans une église, et le signe de croix qu’elle n’a pas fait n’était plus très loin. Ses bottes de cuir ont fait sur le sol un bruit étrange, elles étaient trempées de pluie. Elles ont laissé des traces d’eau sur le sol carrelé.
Mathilde a desserré la ceinture de son imperméable beige parce qu’elle commençait à avoir chaud et a remis en arrière ses cheveux trop humides. Elle n’a plus rien dit, plus parlé, son sourire a disparu. Elle a traversé les pièces, les unes après les autres, sans aucun bruit et parfois en soupirant, caressant presque amoureusement les murs environnant. L’homme la suivait, et ne dialoguait que derrière son portable qu’il ne lâchait jamais, jetant un coup d’œil parfaitement indifférent sur le décor dont il semblait se foutre éperdument. Elle a continué son chemin, seule dans ce monde inconnu et soudain, magiquement lui sont apparus des visages qu’elle ne connaissait pas, sortes de fantômes surgis du néant. Rires d’enfants dans le salon et chamailleries sans fin, anniversaires et bougies soufflées dans la cuisine au rythme des années qui passent, chambres d’adultes remplies de murmures et de mots d’amour. Et puis, la vie qui trace, qui continue son chemin, enfants qui s’en vont et parents un peu seuls, larmes, et tant de nostalgie. Séparations peut être trop compliquées pour être dites et une immense mélancolie. La vie face à elle et la mort plus très loin, et la peur si près d’elle. Mathilde dans la maison trop vide a touché chaque pierre ce soir de novembre, et les murs se sont l’un après l’autre écroulés. Elle a vu la glycine mourir et le toit si pentu s’effondrer - le vin blanc sec devenir amer au fond de sa gorge et le soleil d’été s’effilocher lentement, la terrasse a disparu.
Lorsqu’elle s’est trouvée dans la dernières pièce, celle qui aurait pu recéler ses trésors, ses désirs, ses souvenirs, celle où on met tout pour l’éternité, ses bottes sur le carrelage ont soudainement claqué violemment, et l’homme derrière elle a sursauté et rangé son portable dans sa poche. Le silence est tombé d’un seul coup. Mathilde, alors que la pluie claquait sur les fenêtres, au milieu de cette pièce nue de toute âme, s’est mise à pleurer lentement, sans bruit, son regard posé sur la dernière fenêtre, celle face au jardin. L’homme n’a pas bougé. Les fantômes du passé se sont volatilisés.
Mathilde n’a pas eu le temps d’imaginer où elle pourrait poser sa vie, dans cette maison si désolée et si solitaire. L’homme près d’elle n’imaginait plus rien, n’avait jamais rien imaginé. Il ne cessait de dire que la pluie avait abîmé son costume, qu’il était temps de rentrer et qu’il lui faudrait encore retourner au pressing.
Mathilde est passée devant la cuisine où elle aurait pu mettre son frigo. Elle a entendu une nouvelle fois ces goûters fabuleux, d’avant elle, d’avant eux, d’avant les enfants qui n’étaient pas les siens. L’agent immobilier attendait devant la porte restée entrouverte, l’air morose et un peu exaspéré. Mathilde est ressortie, lèvres serrées, l’imperméable à présent totalement ouvert sur sa jupe noire et ses bottes en cuir, les yeux sans larmes. Elle a touché la dernière pierre juste sous le toit avant que la porte ne se referme sur ses rêves impossibles. Elle est restée là, face à la maison et à la glycine envolée. L’homme avec son costume trempé et son portable enfin calmé. Et l’agent immobilier raide et à présent, vraiment très énervé. Elle est restée là.
Et s’est dirigée, ses bottes sur les dalles de l’allée, vers sa voiture garée au bout de l’allée. Et tout s’est évaporé.
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