Ariane : Personnage exceptionnel
Posté le 15.12.2007 par clameurs
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LE RIDEAU DE VELOURS
Il était une fois... un grand rideau de velours rouge.
Une petite fille immobile, stupéfaite, presque pétrifiée regarde déambuler de drôles de personnages vêtus de costumes bizarres irradiés de couleurs … personnages qui parlent fort, bougent dans tous les sens, pleurent parfois, rient souvent.
Costumes magiques si loin de la réalité….
Elle a 8 ans, peut être un peu plus et ne comprend pas toujours le sens des mots jetés là qui pourtant la bercent, la transportent, l’envoûtent ; des mots qui parlent de choses habituellement réservées au monde des adultes… l’amour, la guerre, la vie quoi.
L’enfant écoute partagée entre le rire et les larmes qu’elle essuie parfois discrètement avec sa manche.
Dans les années 70, planquée derrière l’immense et prestigieux rideau rouge de la comédie française, elle écoute les mots de Molière ou de Racine qui vibrent dans le silence.
Il est né le même jour qu’elle avec deux décennies d’avance, celui là qui l’emmène sur les chevaux d bois au jardin des tuileries, qui joue au ballon avec elle et qui dévore les mêmes glaces … il est là, parmi tous ces gens, , miraculeusement transformé en un personnage drapé de couleurs chatoyantes tout aussi fascinant qu’inquiétant..
Bien des années plus tard, l’enfant devenue adulte se souviendra de ce jour ou un énorme malade imaginaire, affalé dans un fauteuil débordant de dorures n’arrêtait pas de mourir ou de faire semblant ? Sa tête ,au visage très rouge, affublée d’une perruque blanche et poudrée avait fini par rouler et tomber en arrière sur le dos du fauteuil avant que l’assemblée n’éclate de rire et que le rideau ne se ferme.
Elle était figée, terrorisée comme on peut l’être à cette âge, ébahie face à cette scène invraisemblable
Elle ne comprenait pas si ce gros bonhomme était vraiment mort et pourquoi les gens rigolaient autant alors qu’il venait de mourir.
Il était apparu du fin fond des coulisses, l’avait soulevé de terre et conduit dans la loge de celui qui venait de rendre l’âme. Incrédule, elle avait vu ce personnage extraordinaire s’éjecter de son fauteuil, vociférer quelques mots d’une voix tonitruante et lui coller sur la joue un baiser de sa bouche ridée.
L’enfant s’est mise au fil de ces escapades à vouer une véritable vénération à la scène et au mystère du rideau rouge qui s’ouvre et retombe. Lui, il est devenu une sorte d’idole mêlée d’adoration et de crainte, capable de monter sur un manège en imitant un cheval au galop en même temps que de faire semblant de souffrir, de rire, de mourir, capable de lui faire croire à l’impossible.
Et pourtant, un jour d’un seul coup il a choisi de s’exiler, de tout quitter et s’en est allé vivre dans une campagne retirée bien loin des fastes et des paillettes de la vie parisienne.
Il savait sûrement qu’il ne serait jamais le malade imaginaire qui joue à mourir dans un fauteuil doré. Il disait souvent qu’il n’est pas possible de sacrifier une vie entière à des rôles de pacotille.
L’enfant qui écarquillait les yeux à la Comédie Française a grandi.
Il était une fois, une autre histoire loin du rideau de velours …
Une grande maison au cœur d’une campagne solitaire,
Un jardin en désordre, un feu de bois et des copains, des airs de guitare, l’odeur d’une cuisine de campagne, des boissons odorantes …
Il a moins de 40 ans à cette époque là.
Elle se trouve dans cette période de l’existence ou tout est encore possible, ou le temps s’étire indéfiniment, où les choix n’ont guère d’importance.
Il est lui sans doute à cet âge où le passé commence parfois à peser, cet âge où on parle de maturité. Si son adieu à la scène avait sûrement laissé des traces, celles qui mettent le cœur à mal, qui verrouillent un coin de rêve il reste toujours cet adolescent infatigable et insatiable.
Il s’est installé dans cette maison aux volets bleus qui en rappelle une autre, accolée la colline sous les brumes de San Francisco.
Il a les cheveux longs et une barbe qui disparaît parfois du jour au lendemain comme ont disparu les lumières de la rampe, les coulisses et ce semblant de gloire.
C’est maintenant un individu sans perruques ni costumes, sans plus de vers à déclamer qui a fait fi de sa passion, en oubliant peut être même le nom qu’elle portait.
Il a ouvert un magasin d’antiquités non loin de son village.
L’enfant est devenue adolescente. C’est le temps des premiers émois qui font que la vie de presque sans failles s’agite d’un seul coup et devient défaillante. Certains soirs le cœur se serre … quelques larmes perlent de ci de là … premières fois, premières peines, premiers doutes, premier amour qu’elle pense inconsolable.
Alors elle vient souvent s’asseoir autour de la table et planter son regard de gamine un peu perdue dans celui du héros de son enfance. C’est un havre, un royaume, une paix retrouvée. Ici, elle trouve les mots qui l’apaisent et la calment .
Ici , elle continue d’apprendre à grandir.
Au bout d’une longue soirée, il arrive parfois que son oncle vienne à évoquer ce temps ou le rideau rouge tombait tous les soirs, le murmure des coulisses et le malade imaginaire, ce temps ou le trac était un art de vivre , le temps des mots de Molière .
Dans sa voix il n’y a pas d’amertume, pas de regrets .
Parfois une douce nostalgie passe dans son regard .
La bas, dans la maison aux volets bleus, il y a des gens heureux.
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