François : Deux croquis de voyage
Posté le 24.09.2007 par clameurs
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Deux croquis de voyage
Tableau d’une exposition
Ont-ils encore besoin de regarder les tableaux devant lesquels ils s’agglutinent, ces visiteurs casqués, puisqu’on leur dit ce qu’ils doivent voir et comprendre ! Peuvent-ils encore garder un peu de leurs propres yeux pour éprouver une quelconque émotion qui ne soit dictée par le discours certainement très élaboré qu’on leur envoie directement au cerveau à travers des oreillettes du très élégant casque fourni gracieusement à l’entrée. Et quand le laïus correspondant est terminé, je les vois quitter le tableau, sans même un dernier regard qui les excuserait un peu à mes yeux et partir à pas pressés, défilant devant les œuvres avec un regard rapide pour s’assurer sur les étiquettes que ne figure pas le signe annonçant que le tableau est commenté dans leur odieux guide.
Heureusement tous les tableaux de l’exposition ne sont pas munis d’une étiquette affublée du fameux pictogramme, ce qui me laisse tout mon temps pour, par exemple, me laisser envahir par la tranquillité de cette « Vue d’Ornans » de Courbet, la douce quiétude de cette fin d’été, si habilement mise en scène. Et moi qui avais toujours des notes catastrophiques en dessin, j’en éprouve la nécessité de sortir mon petit calepin, pour y esquisser les principaux volumes, la lointaine falaise surplombant la longue pente herbeuse, le clocher du village se détachant tout juste, presque humblement sur fond de prairie, la large flaque de la Loue miroitante (quelle heure peut il être ? fin de matinée ou après-midi ; les éclairages ne sont ni rasants ni brutaux, mais il y a des nuages au ciel), la Loue paisible donc, avec le pont qui au premier plan l’enjambe et les masses altières des grands arbres sur la droite qui ne s’y reflètent pas d’où le peintre se trouvait.
Je savoure une certaine habileté insoupçonnée de mon trait de crayon et la vision neuve que cela me donne de ce paysage. Mon œil va du tableau à la toute petite page de mon carnet, et retourne vérifier les contours. Et comment rendre la teinte crayeuse de la falaise et celle sombre des arbres, le doux chatoiement de l’eau et les nuages estompés. Mon pouce appuie, frotte sur les traits de crayon pour adoucir les ombres, comme je l’ai vu faire un jour à un de ces artistes de Montmartre qui vous dessine en un quart d’heure un portrait criant de vérité de votre fiancée ou (plus tard) de votre progéniture.
Mon pauvre petit dessin va maintenant dans ma poche m’accompagner pendant le reste de mon voyage, viatique imprévu, plus nourricier qu’une des innombrables photos que j’ai prises dans d’autres musées (même si je les admire ces photos, les trie, les classe chaque soir avec minutie), condensé de paix et de tranquillité qui ne va pas cesser de m’évoquer, de me parler d’Ornans où jamais encore mes pérégrinations ne m’ont conduit, mais où maintenant je compte bien aller dire un jour « Bonjour, Monsieur Courbet ».
Berlin, Août 2007 – Chatou, Septembre 2007
Etait-ce une actrice ?
Il faut en français utiliser deux mots pour désigner un « être humain » sans devoir préciser son sexe. Le mot « homme », même s’il a aussi ce sens, ne l’a qu’ « en deuxième intention », comme un sens secondaire pourrait-on dire et conduit toujours d’abord à une image masculine. C’est d’ailleurs la même chose en anglais.
Le mot « Mensch » en allemand a ceci de puissant qu’il englobe notre condition sans distinction de sexe et sans pourtant être « neutre ». Il a aussi ceci d’horrible que je ne peux m’empêcher en le voyant écrit de penser à l’Übermensch aryen et à l’Untermensch juif. Pourrais-je un jour quand je suis en Allemagne cesser de constamment prendre mes références dans cette époque sinistre ! (Epoque, qui fut aussi celle de ma naissance).
Mais je reviens à cette difficulté à nommer simplement l’ensemble de mes congénères. Si je dis, par exemple, que je suis un observateur de l’homme, ou des hommes, même si l’on comprend presque immédiatement qu’il ne s’agit pas que des porteurs de pénis, on ne pense qu’en second lieu que c’est le comportement humain, les sentiments, les sensations de cette catégorie de bipèdes dont je fais partie, à laquelle toi aussi lecteur ou lectrice tu appartiens, que je scrute avec attention, avec bonheur, devrais-je dire, et pas seulement de la moitié d’entre eux. Et pourtant, autant tout de suite l’avouer, les femmes est la part de ce genre qui m’intéresse le plus. Mais je les regarde autant comme « humaines » que comme« femelles ».
Comme ce soir, dans le jardin de ce café berlinois, à quelques mètres me faisant face, cette femme blonde d’une trentaine d’années, aux très beaux yeux bleu et au nez légèrement retroussé, les cheveux relevés en queue de cheval, avec un faux air de Claudia Schiffer, mais en moins « papier glacé », qui me fascine par l’expressivité de son visage quand elle parle à son amant (car je suis pratiquement certain que cet homme brun au complet noir rayé, plus âgé qu’elle, l’alliance au doigt qui me tourne le dos, n’est pas son père, ni son mari, ni un simple ami ; elle-même porte plusieurs anneaux à sa main mais aucun à l’annulaire).
Je suis assis trop loin d’eux pour distinguer ne serait-ce que le son de leurs voix dans la conversation, mais en définitive, peu importe, c’est son comportement à elle, tous les aspects changeants de ses traits qui m’intéressent, me captivent. Comme si souvent pour moi la forme l’emporte ici encore sur le fond. Et puis cela laisse libre cours à mon imagination.
Elle fronce les sourcils, hausse les pommettes, tire les commissures de ses lèvres parfaitement dessinées, tourne la tête sur le côté pour le plus discrètement possible cacher une petite toux, sourit légèrement en regardant un moment vers moi, lance élégamment les doigts de sa main droite vers lui pour appuyer un argument, tend le cou comme si elle n’avait pas bien tout compris de sa réplique, mais plus sûrement pour lui faire répéter quelque phrase dont il va se rendre compte de l’incongruité, incline la tête puis la relève brusquement, re-fronce les sourcils, balance rapidement sa queue de cheval de droite à gauche, se gratte un court instant le front, regarde à nouveau vers moi, penche la tête vers l’épaule avec un sourire ironique, referme son expression attendant une réponse –est-ce elle qui mène le jeu ?– réponse qui vient manifestement trop tard, sourit à nouveau avec à la fois de la douceur et un peu de pitié pendant le silence qu’elle laisse s’installer.
J’ai commandé un autre demi pour continuer à suivre la scène.
Elle s’est levée, s’est vraisemblablement rendue aux toilettes. L’homme termine son verre.
Quand elle revient, petit geste interrogateur de la main. Oui, il a payé, ils peuvent y aller (où, me demandé-je, en cette fin d’après-midi maussade …).
Elle prend son sac et en partant, se retourne et m’adresse un regard rapide, comme pour accuser réception de l’attention que je lui ai portée.
Je crois qu’elle a vu que je prenais des notes dans mon calepin ; me prendrait-elle pour quelque détective ? Mais elle s’est bien rendue compte que le garçon me ramenait une autre consommation et que je ne me précipitais pas pour régler et pouvoir me lever et les suivre.
Non, ça me semble plutôt un regard de connivence, presque de complicité et cela me remplit de discrète satisfaction, allumant sur mes lèvres un sourire en échange. Mais elle s’est retournée et disparaît déjà dans le sombre couloir qui mène à la rue.
Berlin, Août 2007 – Chatou, Septembre 2007
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