François : Nouvelle pour Le Pecq
Posté le 07.06.2007 par clameurs
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Le petit frère
«Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance.»
- Doucement s’il te plait, me dit-elle en jetant un regard vers le lit au fond de la pièce. Ta grand’mère vient de s’endormir.»
Ma tante Paulette m’avait averti l’avant-veille que sa mère, ma grand’mère, était au plus mal et que si je voulais lui dire au revoir, il serait bon que je ne tarde pas. Et puis elle désirait me raconter quelque chose qui datait de son enfance.
Elle me prit par le bras.
«Assieds-toi là, Stéphane, dit-elle en désignant le vieux fauteuil près du canapé où elle-même vint s’installer avec un rien de cérémonie et de solennité. Assieds-toi, mon petit (je n’aimais guère cette apostrophe, surtout depuis que j’avais une bonne tête de plus qu’elle), assieds-toi donc»
«Oui, c’est ça… l’enfance. Avec l’état de déclin de maman il me revient en ce moment beaucoup de choses que je n’ai jamais encore racontées.»
«L’enfance, oui, l’enfance » répéta-t-elle. « Bien que … Enfin, tu vas voir.»
Elle garda un moment le silence, et son regard assez lointain me montrait bien qu’elle ne savait pas vraiment comment, ni par où elle allait commencer.
Puis brusquement elle baissa les yeux vers ses escarpins, lissa d’un geste agacé un pli de sa jupe, et «Voilà. Tu connais les rapports difficiles que j’avais avec ta pauvre mère, avec ta maman, se reprit-elle. Depuis qu’elle nous a quitté si tôt, je regrette souvent de ne pas avoir mieux cherché à la comprendre.»
Elle vit à mon regard que je n’avais guère envie qu’on me rappelle cette agonie où Maman cherchait constamment son souffle, et elle reprit :
– En définitive on était trop proches l’une de l’autre et trop souvent en concurrence à propos de tout et de rien. En tant qu’aînée je voulais toujours avoir raison, affirmer sur elle une certaine autorité. Mais c’était presque toujours elle qui s’en tirait le mieux. Enfin, c’est l’impression que j’en garde, même après tant d’années. Et puis, ce qui était le plus douloureux pour moi, c’est la préférence que Papa, enfin ton grand-père, avait pour elle.
– Tiens, j’avais toujours cru le contraire. Par exemple, quand il t’a demandé à toi de l’accompagner en voyage en Italie, elle en avait crevé de jalousie !
– Tu oublies qu’à l’époque mon mari venait de me quitter, et que j’étais seule et complètement désœuvrée. Et puis ta mère, ta maman, venait juste de prendre ce nouveau poste, et il fallait qu’elle prépare la rentrée. Ne m’interromps pas trop, Stéphane, c’est déjà pas facile, de ne pas perdre le fil de ce que je veux te dire, tu sais.
Elle tourna un instant la tête en jetant à nouveau un coup d’œil vers le lit et reprit, en baissant encore la voix :
– Ta grand’mère, elle, ne paraissait pas faire de préférence, ni de différence entre nous. Mais ça n’en était pas plus agréable pour autant, à commencer par les prénoms dont elle nous avait affublés : Paulette et Colette. Souvent quand elle appelait l’une d’entre nous, nous nous précipitions toutes deux ou au contraire ne répondions pas, pensant que c’était l’autre qui était concernée. Ou alors, c’était «les filles !» Et pourtant, il n’y avait malheureusement pas de garçon ! Ah ! Qu’est-ce que je l’ai regretté ce petit frère qui est mort si jeune et dont on ne parlait jamais. Enfin les parents n’en parlaient jamais : au contraire c’était bien souvent un sujet de conversation et de discussion entre Colette et moi.
– Ça alors, j’en entends moi aussi parler pour la première fois ! Raconte-moi, tante Paulette : il était beaucoup plus…, plutôt il aurait été beaucoup plus jeune que vous ?
Elle ne répondit pas tout de suite et poursuivit :
– C’est ta maman (tiens, elle commençait à ne plus dire d’abord, «ta mère») qui vers huit ans avait découvert la courte existence de Stéphane.
– Glurp !
Je ne pus empêcher un haut le corps. Je m’étais toujours demandé d’où me venait ce prénom, sans que les explications qu’on me donnait me satisfassent.
– Eh, oui, elle t’a donné le prénom de ce frère évanoui !
Elle s’arrêta un instant, me laissant silencieusement avaler cette révélation. Puis elle reprit :
- Un jour, donc, elle devait avoir huit ans et moi neuf et demi, quand un matin où Papa était dans le jardin et Maman sortie en ville, je la vis arriver dans notre chambre, l’air mystérieux et un peu sournois à la fois.
- Tu veux que je te raconte un secret, Pouette ?
Évidemment, que j’avais envie qu’elle me raconte !
- Mais alors, il va falloir que tu fasses quelque chose en pour. »
- Comment, qu’est-ce que tu veux ?
- Je voudrais que tu demandes quelque chose à Maman.
- Ca dépend quoi ! Vas-y, Couette, dis-moi. »
- Et ben voilà, tu vas lui demander de m’emmener avec toi quand elle t’envoie chercher le pain.
- Bien sûr, bien sûr ! Elle aimait tant sortir, découvrir le monde, sauter dans les flaques ou courir après les chats. Mais chaque fois qu’elle avait demandé à m’accompagner, elle l’avait fait avec tellement d’impatience, que soupçonnant on ne sait quelle idée farfelue de la part de Colette, et voyant mon air plutôt embarrassé (je n’avais pas trop envie d’avoir à surveiller ce véritable feu follet), Maman avait toujours refusé. Mais ta mère (tiens, c’était à nouveau « ma mère » et plus ma maman) espérait que si l’initiative venait de moi, cela nous serait accordé. »
- Bon, d’accord. Mais tu promets de ne pas faire l’imbécile, avais-je du ajouter bêtement (comment lui faire tenir pareille promesse !). Alors raconte ! »
- Ben voilà. On a un petit frère qu’est mort », annonça-t-elle très vite. Il s’appelle Stéphane !
La répétition de mon prénom me fit à nouveau sursauter, surtout ainsi mis dans la bouche de ma mère. Tante Paulette, continuait.
- Pas possible ! Comment tu le sais, Couette ?
- Alors elle brandit une espèce de carnet à la couverture vert olive un peu défraîchie qu’elle avait tenu caché derrière son dos sans que je m’en aperçoive. Une petite bagarre s’ensuivit quand je voulus m’en emparer. Mais j’abandonnais rapidement, trop inquiète qu’on abîma ce document dont je pressentais l’importance et trop curieuse aussi de lire son contenu.
C’était le livret de famille de nos parents, que fouineuse comme elle était, elle avait dégotté sur le bureau de Papa. Nous nous installâmes épaule contre épaule et elle commença à feuilleter.
D’abord la double page qui officialisait l’union de
EPOUX
BALLEBLAIS Pierre Joseph Clodomir né à … , le …
(on aurait le temps de revenir sur tout ça une autre fois ; maintenant qu’on savait l’existence de ce document : on saurait bien le retrouver ! et Maman n’allait pas tarder à revenir)
et de
EPOUSE
MAYEUSE Mauricette Aglaé Rose ….
puis
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°352 DU PREMIER ENFANT
Le dix sept août
mil neuf cent quarante six
à dix heures vingt minutes
est née BALLEBLAIS Paulette Germaine Marie
du sexe féminin
- « Tourne, tourne »
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°431 DU DEUXIÈME ENFANT
Le dix huit novembre
mil neuf cent quarante sept
à dix sept heures quarante cinq minutes
est née BALLEBLAIS Colette Gisèle Marie
du sexe féminin
Et, en effet à la page suivante, nous pouvions lire :
EXTRAIT DE L’ACTE DE NAISSANCE N°-63 DU TROISIÈME ENFANT
Le vingt deux mars
mil neuf cent cinquante
à quatre heures
est né BALLEBLAIS Stéphane Pierre Jacques
du sexe masculin
puis, sur la demi page en dessous :
EXTRAIT DE L’ACTE DE DÈCÉS N°-3 DU TROISIÈME ENFANT
Le six mai
mil neuf cent cinquante
à onze heures quinze
est décédé à LILLE, 45 rue du Timbre, son domicile —————
Stéphane Pierre Jacques BALLEBLAIS
sur la déclara ….
- Un bruit de porte qui s’ouvrait puis se refermait et un sonore « Les filles, venez voir un peu par ici ! » nous fit précipitamment cacher le précieux carnet. Je me rappelle même que c’est sous le matelas du lit de poupée que nous l’avions mis à l’abri. Un quart d’heure après, je détournai l’attention de maman pendant que Colette allait le remettre où elle l’avait trouvé. Depuis ce jour-là, nous sommes souvent allées rechercher le livret de famille dans le tiroir où Papa le rangeait et que nous avions rapidement fini par découvrir. Et pendant un temps, nous fumes tellement occupés à nous bâtir des histoires autour de ce petit frère que nous ne nous disputions pratiquement plus. Nous avions rebaptisés notre gros baigneur «Fanou» au cours d’une grandiose cérémonie où je tenais alternativement le rôle du prêtre et de la marraine, tandis que Colette était le parrain très compassé. Quand nous sortions ensemble, car Maman avait fini par céder à mes sollicitations (j’ai toujours mis un point d’honneur à tenir scrupuleusement mes promesses), nous n’avions pas le droit de sortir le baigneur, mais nous emmenions tout de même le petit frère avec nous en le tenant chacune par la main. Les gens que nous rencontrions se sont longtemps demandé quel était ce jeu où l’on marche à la même hauteur en tendant la main l’un vers l’autre. Quand nous étions en fonds (comme nous réussissions assez bien à l’école, nos notes nous valaient quelques subsides supplémentaires, un peu moins pour Colette à cause de la note de conduite, bien sûr !) nous ne manquions pas d’offrir aussi des friandises à Fanou, friandises qu’après un délai raisonnable nous nous partagions et dégustions en son nom.»
Elle se tût un moment, prise par les souvenirs qui remontaient à sa mémoire.
– Mais, Tante Paulette, vos parents ne vous en ont vraiment jamais parlé de ce petit frère ?
– Oh, non, jamais, mon petit Stéphane. Il y avait à cette époque très peu de véritable communication entre parents et enfants, tu sais. Et puis chez tes grands-parents ça atteignait des proportions incroyables. Penses-tu que je n’ai jamais su véritablement le métier de ton grand père : j’entendais parler de «négociant» sans plus de précision. Et me croiras-tu quand je te dirai qu’on ne leur fêtait jamais leur anniversaire, de crainte peut-être que nous apprenions que nous étions «des enfants de vieux». Et pourtant, avec le livret de famille, nous les connaissions leurs dates de naissance !
– Et votre petit frère (je n’arrivais pas à l’appeler Stéphane), sais-tu comment il est mort ?
– Pas vraiment, mais je crois que c’était ce qu’on appelle la mort subite du nouveau-né.
Du côté du lit, on entendit quelque chose qui tombait. Puis la voix douce que j’aimais tant :
«Moi non plus vous savez, je n’ai jamais su. Stéphane, veux-tu me ramasser mon livre, s’il te plait.»
Pendant que je m’approchais du lit elle s’anima, un ton plus haut, précipitant le débit :
«Tous ces gens qui sont venu après, ce remue-ménage. Toutes les questions qu’ils nous ont posées, surtout à cette pauvre Colette.»
Après avoir reposé le livre sur la table de nuit je m’assis à son chevet. Elle reprit sa respiration, me regarda un instant, puis fixa le plafond. Un moment de silence, et plus calme :
«Ce que je me rappelle, c’est que ce dimanche matin là, petit Stéphane avait pleuré plus que d’habitude et que notre pauvre Colette était particulièrement énervée de devoir rester avec lui. Et quand j’étais revenue de la messe…» Je la vis étouffer un sanglot.
«Quand je suis revenue de la messe tout était si calme, que j’ai eu comme un pressentiment. Vite je suis montée à la chambre de Stéphane.» La voix trembla
«Et là tout se trouble. Je ne me souviens plus que de Colette, toute blanche, renfrognée comme quand elle craignait de se faire gronder, recroquevillée dans une encoignure de la chambre et suçant un coin de l’oreiller de son petit frère.»
Et ma grand’mère ferma les yeux.
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