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Nom du blog :
clameurs
Description du blog :
atelier du samedi après-midi, 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
05.05.2008
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Ariane : Nouvelle pour Le Pecq

Ariane : Nouvelle pour Le Pecq

Posté le 04.06.2007 par clameurs

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SCENES DE VIE


Alors tu vas vraiment faire ça ?
Évoquer tes souvenirs d’enfance …

Mois d’octobre brumeux, plus très loin d’un hiver qui sera sûrement très froid, comme souvent dans ce pays devenu le sien. Ce matin-là, octobre triste, feuilles en pagaille sur la pelouse, Elsa vient de se lever. Il est encore très tôt. Le jour étire ses gris et ses mauves pour se remettre à vivre. Odeur de café dans la cuisine et silence absolu. Les enfants dorment. Dans quelques minutes il faudra les réveiller, préparer leur petit déjeuner, les emmener à l’école avant de regagner Paris pour se rendre à cette audition qu’Elsa attend depuis des semaines.
« Évoquer tes souvenirs d’enfance » ! se répète-t’elle encore et encore. Elle ne sait pas du tout pourquoi tout ce fatras lui revient sans raison, dans la tête ce matin, ces mots qui finissent par lui vriller les tempes. Mais pourquoi ? Pourquoi encore tout ça ? C’est si loin, j’ai des enfants, un mari un peu absent mais c’est sans doute la vie. Je dois oublier ! Ne plus penser ! La tête d’Elsa explose. Dans la salle de bains presque glaciale, l’œil rivé sur le miroir pour tenter maladroitement de se dessiner de jolis yeux, Elsa soupire. Pourquoi cette phrase insolite, là, maintenant ? Elle se trouve belle et soudain tellement moche qu’elle a envie de pleurer. Les enfants, cartables si lourds sur le dos, sont prêts pour le chemin de l’école, le regard encore embué de sommeil. Leur mère dans la voiture n’entend qu’a peine leurs rires. Oscar et Clarisse ne voient pas le désarroi d’Elsa. Oscar et clarisse ont cinq et sept ans. Le monde leur appartient.

L’école et les portes qui s’ouvrent. Rires qui s’envolent. Dans les bouches ce matin, il fait déjà si froid que la buée forme comme de la fumée qui disparaît vers le ciel. Les cartables sautent sur le dos, les enfants s’apostrophent gaiement. Oscar et Clarisse oublient soudain que leur maman existe, et se ruent vers la cour de récré. « À ce soir, je vous aime, travaillez bien ». Et la voiture fait une embardée pour rejoindre Paris.

Je vous aime. Évoquer mes souvenirs d’enfance ! Et ce regard soudain si triste vers la cour de l’école. Elsa, dans sa voiture, fonce, ne sait pas, ou ne veut pas savoir qu’elle roule trop vite, perdue dans ses chimères qui depuis des années la poursuivent. Le jour à présent levé. La scène, personnages mythiques qu’elle imagine être, un jour, Phèdre au labyrinthe ou Chimène amoureuse, « Rome unique objet de mon ressentiment » murmure- t’elle dans un souffle. Elsa l’a tellement rêvé que son mari a fini par déserter. Philippe lui aussi est déjà loin. Aujourd’hui, perdue dans son propre labyrinthe, elle fonce vers Paris. Elsa, si blonde et si fragile, n’en finit pas de souffrir.

Pont de Saint Cloud et embouteillages. Elsa s’énerve. Pare-chocs contre pare-chocs, et la pluie à présent qui dégouline sur les vitres de la voiture, qui dégouline dans la vie et dans les yeux d’Elsa. Elle pense à Oscar si petit et Clarisse devenue si grande déjà, et finit par se dire qu’elle a loupé sa vie, de femme, de mère, sa vie tout court, en tentant d’attraper des ombres qui n’en finissent jamais de lui échapper. Elle va être en retard et elle loupera son audition. Les larmes continuent de couler sur les joues d’Elsa en même temps que son maquillage, alors que les essuie-glace redoublent de puissance sur le pare-brise. La radio ! Mettre la radio.

Elsa met la radio. Elle écoute sans même vraiment entendre le récit sanglant d’un attentat à Bagdad, les présidentielles qui s’affolent et la météo : pluie et vent sur Paris. Et soudain, sans vraiment y croire Elsa entend retentir d’une voix nasillarde le scoop qu’elle n’attendait pas ce jour-là, à ce moment-là, précisément, et ce qu’elle ne voulait surtout pas : « Anastasie Trilovski est attendue ce soir à new York. Cette immense virtuose du piano se produira pour un concert exceptionnel face à un parterre composé de personnalités importantes…

Souvenirs d’enfance qui surgissent comme un boomerang dans la tête d’Elsa. Sa mère si loin ce soir, à plus de 6000 kilomètres. Toujours si loin depuis tout ce temps, loin d’elle, loin de son père disparu depuis des années. Sa mère, devenue un jour Anastasie Trilovski. Avant, Elsa avait une mère avec un vrai prénom, et puis les départs de plus en plus souvent, les anniversaires avortés, les Noëls en solitaire, l’absence et le vide… Anastasie Trilovski derrière son piano sur les scènes les plus prestigieuses du monde. Anastasie Trilovski, ce nom de pacotille qui a gommé à tout jamais celui de son père, qui a fini par effacer sa vie, définitivement. Elsa avait 12 ans lorsque son père a été transporté d’urgence à l’hôpital un soir de décembre, quelques jours avant Noël. Les médecins ont parlé de trop de médicaments et d’une sorte de fêlure à l’âme. Elsa n’a jamais revu son père. Elle s’est alors imaginé qu’il devait être parti en voyage, pour longtemps comme sa mère. Elle s’est mise à attendre, sans répit, le retour de ce père devenu son héros. Noël et ses paillettes se sont éclipsés le jour où elle a compris qu’il ne reviendrait jamais, et son enfance s’est envolée. Tout est devenu opaque.

Elsa hausse les épaules. Retentit alors une des polonaises de Chopin, celle-la même qui laisse le temps suspendu, celle qui a bercé l’enfance d’Elsa et au-delà des embouteillages, tout éclate, se métamorphose, irradie le périphérique. Elsa a cessé de pleurer et écoute les notes qui volent sur le clavier, et qui l’envahissent. Sa mère, qu’elle ne revoit plus que sur des magazines glacés, vient de reprendre le devant de la scène. "Je ne veux plus de ces souvenirs, je les hais, hurle Elsa, alors que la circulation devient de plus en plus fluide." Elle éteint la radio d’un coup sec et dérape sous la pluie. Un automobiliste furieux lui assène un coup de klaxon tonitruant. Elle hurle n’importe quoi, l’autre l’insulte et file vers Paris.

Chaussée glissante, pancartes éclairées, "Paris centre, 20 minutes". Circulation devenue fluide. Presque deux heures dans la voiture… Oscar et Clarisse dans la cour de récré à cette heure-là. Philippe est loin, loin d’Elsa et s’en fout. Depuis dix ans il est un habitué de son âme à la dérive. L’histoire d’Elsa n’a jamais cessé de la rattraper. Chopin s’est tu une fois pour toutes. Chopin est mort. Rien n’existe plus, dans la tête d’Elsa, que le visage et le corps inerte de son père ce soir-là, les hurlements de l’ambulance et sa mère, si blonde, belle, adulée et glaciale. Ce piano, immense dans un salon sans âme, ce piano noir et magique, ces mots-là absents, sans vie, qu’on ne disait jamais, ce silence masqué par les notes qui vibraient dans la maison, trop grande, trop vide, tous les soirs. L’indifférence d’un regard, la souffrance d’un homme qui attend, la quête d’une toute petite fille. Elsa a depuis longtemps dépassé le pont de Saint Cloud. La pluie s’est arrêtée.

A 16h04, un morceau de soleil est apparu sur Paris.
A 16H04, Oscar dans sa classe dessine son papa, sa maman et sa sœur, et les couleurs éclatent.
A 16h04, Clarisse se demande si sa mère, ce soir, lui racontera son histoire préférée.
A 16h 04, Philippe soupire en se disant qu’Elsa a sans doute besoin de lui, elle est tellement fragile.
A 16H04, au même moment, la scène parisienne vient d’ouvrir ses portes à Elsa sous des applaudissements frénétiques. Ses souvenirs d’enfance s’évaporent l’un après l’autre. Elsa a réussi son audition, et le monde entier s’ouvre à elle.
A 16h18, toutes les télés, toutes les radios se taisent pour un communiqué spécial. « L’avion American Airlines, vol 411, à destination de new York, a explosé en vol à quelques minutes de l’atterrissage – on ignore les circonstances de cet accident – une enquête est ouverte pour déterminer s’il s’agit d’un acte terroriste – à son bord, la célèbre pianiste Anastasie Trilovski a trouvé la mort .
Il était exactement 10h04 à new York, ce mois d’octobre-là.
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