Thérèse : Nouvelle pour Le Pecq
Posté le 04.06.2007 par clameurs
.
Rire, pleurer, rire... c'est bien ça
« Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance. » La phrase lui trotte par la tête, alors qu’elle attend, debout, glacée, que cela commence. Déjà un quart d’heure de retard !
"Ah le téléphone ! J’aurais dû l’éteindre !
…………………………………………
Bonjour, Marie.
………………………
Non, malheureusement ! Ils n’ont même pas commencé.
…………………………………………………
La personne du commissariat n’est pas là. Ils ont un malade, parait-il.
…………………………………………………………
Ce n’est vraiment pas la peine, on se gèle, tu vas prendre froid.
Et puis, est-ce vraiment utile de réveiller le passé ?
……………………
Oui, je sais, mais, après tout,…André, c’était aussi mon frère ! Allez, je te quitte.
……………………………………………………………………
Bien sûr! Dès que ce sera terminé. Je t’embrasse."
Et elle recommence à attendre, dans ce cimetière d’autant plus sinistre que ce n’est pas encore le temps des chrysanthèmes ! « …Evoquer tes souvenirs d’enfance… »
Et pourquoi pas ? « La Bête Noire » lui revient en mémoire.
C’était le soir, avant la guerre… Un appartement tout en longueur, étranglé en son milieu. En fait une cloison avait été abattue entre deux appartements pour loger une famille devenue très nombreuse. La partie éclairée : la cuisine, la salle à manger, la chambre de Marie qui y travaillait avec application, le salon aussi, pièce interdite, sauf pour les très grandes occasions, Noël par exemple.
L’autre moitié (chambres à coucher, salle de bains) était dans l’obscurité, pas question de laisser brûler une lumière dans une pièce vide ! Mais, justement, ce n’est pas le vide : La Bête, André, bien sûr !, s’y cache, silencieux, prêt à bondir sur les petits audacieux qui s’aventurent sur la pointe des pieds, le cœur battant, frissonnant de la peur délicieuse qu’ils éprouvent déjà.
Enfin, La Bête bondit, La Bête rugit, et nous hurlons de terreur et de joie, tout en nous précipitant vers la lumière !
Et bien d’autres jeux , André débordait d’imagination !
Mais…« Il commence à pleuvoir…et j’ai oublié de prendre un parapluie ! »
Tout à coup, elle se met à rire …un parapluie ? Cela aurait servi à quoi, un parapluie, sur le pont d’un bateau de pêcheurs ?
La famille s’était embarquée un certain jour de Juin 40. Encore une image à jamais gravée : les rafales de pluie, les vagues monstrueuses se jouant du bateau, vraie coquille de noix à leur merci ! Et les nausées ! Ca fait mal quand il n’y a plus rien à vomir que la bile, filet vert et visqueux, qui coule sur le jaune du ciré. Seuls, Papa et André restaient plantés debout !
L’Angleterre, enfin, qui nous accueille avec méfiance : des espions ? des réfugiés ? Fouille tatillonne des quelques bagages, (Papa aimait à raconter comment il avait plaidé pour qu’on n’éventre pas les poupées !), épouillage…questionnaire d’identité… Heureusement la famille anglaise de Maman a répondu au coup de téléphone de contrôle et, soulagés de nous savoir sains et saufs, ils sont immédiatement venus débarrasser l’administration d’une présence encombrante !
L’Angleterre, cinq ans…Elle a souvent pensé combien cela avait dû être long pour les grandes personnes ! André préparait le Bac au Lycée Français, évacué dans le Nord par sécurité. Il revenait à la maison au moment des vacances et nous retrouvions nos jeux… Muni d’une carabine, il aimait tirer le lapin et le pigeon, seul gibier autorisé… mais si un lièvre ou une perdrix passait à portée de sa gâchette, notre ordinaire s’en trouvait amélioré !
Plus tard, nous le voyions au moment de ses permissions. Il avait arraché aux parents l’autorisation de s’engager avant l’âge. Il fallait bien « bouter le Boche » hors de France ! La carabine était devenue fusil , qu’il plantait debout pour s’accroupir et « danser à la Russe » tout autour. Ni lui ni le fusil ne tombaient et nous, les petits, nous applaudissions et…nous adorions notre grand frère !
« Madame, le Commissariat vient d’appeler, ils devraient être là dans un petit quart d’heure. »
Elle frissonne, et ce n’est plus de froid, car, tout à coup, elle a oublié les jeux d’enfants et elle pense à la guerre, omniprésente. Lors du blitz sur Londres, des bombardiers nous survolaient presque jour et nuit. La DCA éparpillée dans la campagne, s’efforçait de les abattre avant qu’ils n’atteignent leur cible. Les « searchlights » balayaient le ciel de leur rayon puissant. Il arrivait que l’ennemi s’énerve, alors, les bombes incendiaires pleuvaient.
Prudents, les parents nous faisaient lever, nous habiller, et nous grelottions dans le jardin jusqu’à ce que la sirène sonne le retour à la normale. Puis ce fut le défilé des V1, nuit et jour. Drôles de petits avions sans pilote, destinés en fin de course, à s’écraser sur Londres. « Last but not least », les V2…ceux-là étaient invisibles et silencieux. Quand on entendait la double explosion, on savait qu’ils avaient accompli leur œuvre de mort. Il y avait aussi les télégrammes et leurs annonces laconiques. Jamais elle n’oubliera le spectacle de l’adulte qui s’effondre, qui se cache le visage d’une main, et qui, de l’autre, vous fait signe de partir. Pouvions-nous concevoir, imaginer ce qui se passerait quelques mois plus tard ?
Enfin, le retour en France ! Elle revoit le compartiment surchauffé : Boulogne ? Calais ? Le train s’ébranle, s’arrête, cahote, repart, traverse des champs de ruines que les grandes personnes essayent d’identifier. Qu’importe, nous serons bientôt tous réunis. Papa et Marie nous avaient précédés. André aussi, bien sûr, dont nous savions seulement qu’il avait participé à des missions dans les lignes ennemies.
Mais que se passe-t-il ? Où sont les rires ? les embrassades ? les retrouvailles qu’on nous promettaient depuis 5 ans ? Il n’y en aura pas. Les grandes personnes poussent Maman dans le salon, ferment soigneusement la porte. Et là, elles lui annoncent que son fils aîné, notre grand frère, est porté disparu !
Un an d’attente, d’espoir … Les camps de prisonniers se vidaient peu à peu. Que de moments passés à tenir au-dessus de sa photo en fier militaire, une alliance, glissée sur un cheveu. Selon le mouvement pris par l’anneau, une oscillation, un cercle, que sais-je…il était vivant ? mort ? Nous, les jeunes, vivions ainsi dans l’espoir. Ce qui n’empêchait pas de sangloter longuement au lit, le soir. En guise de consolation, Maman lâchait un « ça suffit » énervé ! Elle ne pleurait jamais, Maman. Comment imaginer les moments de détresse angoissée qu’elle a dû traverser , et qu’aucune larme n’a jamais soulagée, apaisée. Du mystère de la souffrance…
Nous commençons, Madame. Pouvez-vous vous reculer un peu ? Merci.
Enfin ! Et, tout à coup, elle a froid, elle tremble, le vent gémit dans les arbres, le gravier crisse sous les efforts des employés qui, munis de leviers, soulèvent à grande peine le couvercle du caveau. Ils sortent les cercueils. Voici le dernier, celui du fond, différent, en métal, plombé, avec une inscription. C’est le sien, celui d’André.
« Qu’est-ce qu’on fait de « ça » Madame ? »
Un employé s’est approché et il lui tend « ça ». Elle le regarde, incrédule : «Mais…mais…où les avez-vous trouvés ? » balbutie-t-elle. « A côté du cercueil, Madame. »
Cinquante ans après, une inscription sur le monument aux Morts, quelques médailles, décernées après la mort bien sûr ! Et « ça » une paire de croquenots de soldat, de troufion , impeccables, comme si André venait de les quitter, de les cirer et de les mettre de côté en attendant la mission suivante. Dans un sanglot de rage, elle crie presque : « ça ! mais jetez-les donc ! » Puis elle se ravise : « Ils ne serviront plus ! Faîtes-en ce que vous voulez !» Et, tout en s’éloignant, elle se met à pleurer, à rire, à pleurer… Les souvenirs d’enfance, c’est bien ça… rire, pleurer, rire… !
.
.
--