Didier : Texte personnel
Posté le 11.03.2007 par clameurs
La jeune fille aux capuches
Récit d’une brève rencontre ; oh peut on appeler cela une rencontre, ce fugitif instant où deux paires d’yeux se croisent, échangent une interrogation muette et comme désespérée, puis comme les derniers éclats d’une étoile qui se meurt, retournent à jamais dans l’indifférence grise du petit matin…..
7h48 ; par quel hasard retrouver dans un train une jeune fille qui vous a ému un matin, quelques jours auparavant ? lorsqu’il y a, en ces jours de semaine et à ces heures de pointe, un train toutes les dix minutes, une douzaine de wagons bien remplis ; comment la retrouver, et si par miracle il la retrouvait, par quel miracle s’asseoir à ses côtés, ou mieux, en face d’elle, pour mieux la dévorer du regard, à la dérobée, bien sûr ….
7h49, miracle, elle est visiblement abonnée à son siège comme autrefois les bigotes réservaient leur prie-dieu au premier rang de l’église, juste devant monsieur le curé….. tout de même, se retrouver juste en face d’elle, la situation rêvée, idéale, et sur une banquette de quatre où, étonnante coïncidence, personne n’occupe les deux sièges contigus, comme si chacun avait pu en soi-même deviner que ces retrouvailles devaient se passer sans témoin, dans l’intimité blafarde du lever du jour.
Il faut dire qu’il n’avait pas eu grand mérite à la trouver : même wagon, même heure, même place, et mieux encore, mêmes vêtements, des vêtements qui donnent envie de réchauffer ce frais petit minois emmitouflé dans une tenue de sport d’hiver bariolée et chou au possible ;
Cette fille l’émeut visiblement, si fragile dans ce monde de brutes, ce monde de cadres qui partent au boulot exercer leur sévère mission sans un regard vers ce qui représente la fragilité de notre univers, des brutes dont combien ont finalement peut être un cœur d’artichaut aussi tendre que le sien ? Elle porte, et cela l’a de suite frappé, une harmonie magique de couleurs et de texture entre un bonnet, un gros bonnet de grosse laine multicolore, une longue écharpe et des gants du même ton. Et par-dessus le bonnet, deux capuches, oui deux capuches superposées en un unique assemblage de trois couches par-dessus un adorable petit minois à moitié mangé par de longs cheveux blonds qui laissent néanmoins apparaître, comme des perles perdues, deux yeux délavés et une lippe boudeuse.
La semaine dernière déjà, elle portait ce même attirail ; l’hiver est doux, elle ne porte donc pas ces protections contre le froid ; s’est elle lavé les cheveux, peut être n’a-t-elle pas eu le temps de les sécher, oui c’est cela, elle cherche certainement en s’emmitouflant ainsi (quel beau mot, s’emmitoufler, si a propos, on a envie de se pelotonner dans sa couette rien qu’en l’écrivant) à accélérer le rythme de séchage ; à moins que ce ne soit un appel, un appel déguisé d’une jeune fille qui se noie et cherche désespérement à attirer le regard, à provoquer, par une tenue décalée, mais sans exposer son corps aux regards ?
Tempête sous un crâne : que dire, que faire, la prendre dans ses bras pour la réchauffer, lui écrire un petit mot, mais comment le lui passer, et que mettre dessus : mademoiselle, voulez vous que je vous réchauffe ? ou juste essayer d’attraper son regard, lui sourire, tenter de lui faire passer le message que derrière le costard - cravate, derrière la mallette et ses dossiers, il y a aussi un homme qui se comporte en ce moment aussi timidement qu’un jeune homme de son âge ; mais au fait, quel est son âge, et que fait elle dans ce train qui nous amène à la Défense ? Elle ne va pas travailler, ce n’est pas une tenue pour travailler cela, sauf si c’est un stage, oui un stage de fin d’études peut être … A moins qu’il ne s’agisse d’une étudiante, oui une étudiante en université, oui, dix huit, dix neuf ans, probables ; il en a le double, vers quels chemins tortueux son esprit ne s’égare t’il pas devant cette Lolita dont il pourrait être le père…. Oui, pas sain, pas méchant certes mais pas sain, on sentirait presque cette atmosphère qui préside dans Mort à Venise où le narrateur croise dans l’ascenseur de l’hôtel le jeune garçon gracile, à ceci près que ce garçon était, lui, en maillot de bain…..
Grand soupir, il est sans doute préférable de se plonger dans la rédaction d’un passionnant mémo dont il a bien sûr déjà perdu le thème; rester concentrés, allez un dernier regard, hop, furtif, oh zut il a croisé le sien, son regard était probablement déjà celui du cadre sans pitié, à moins que ce ne soit celui du chasseur, elle n’ y a vu ni amour, ni beauté, ni demande, ni supplique, elle a vite détourné la tête, elle s’était trompée probablement, cet homme que voilà n’était vraiment pas celui qu’elle avait imaginé entre apercevoir tout à l’heure quand il la dévorait des yeux et qu’elle faisait semblant de lire 20 minutes.
8h 15, Paris la Défense, il fait tomber son stylo, semble t’il pas exprès, elle le ramasse, le lui tend, leurs yeux se croisent à nouveau, il lui dit merci, sourit, la foule les emporte loin de l’autre et lui reviennent à la mémoire ce texte chanté par Maxime le Forestier :
« je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qu’on ne retrouve jamais
S’il-vous-plait, si vous croisez un jour une minette avec un bonnet et deux capuches, c’est certainement elle ; ne soyez pas timides comme cet homme ; donnez lui un petit papier avec son numéro de portable où il y aura écrit : « appelez ce numéro, dites que vous êtes la fille aux capuches, vous aurez en ligne un homme tombé fou de vous ».